Une partie de l'édifice avait servi de chapelle baronniale; on y voyait les images des guerriers couchés sur leurs lits de pierre, les mains jointes, les jambes croisées. Ces chevaliers qui avaient combattu en Palestine, étaient encore ceints de leur épée et couverts de leur armure comme de leur vivant. Les armes de quelques-uns, leur casque, leur cotte de mailles étaient suspendus près d'eux, à la muraille, à des crochets rouillés. Tout brisés et mutilés qu'étaient ces débris, ils conservaient encore leur ancienne forme et une partie de leur antique splendeur.
Ainsi les traces de la violence survivent à l'homme sur la terre, et les vestiges de la guerre et du carnage se mêlent aux emblèmes funéraires, longtemps après que ceux qui répandirent la désolation sont devenus des atomes de poussière.
L'enfant s'assit dans ce lieu vénérable et silencieux, parmi les figures roides et immobiles des tombes qui, pour Kelly, donnaient à ce côté de l'église encore plus de tranquillité et de majesté; promenant autour d'elle des regards pleins d'un respect craintif mélangé d'un plaisir calme, elle se trouva heureuse: elle sentit qu'elle jouissait du repos. Elle prit une Bible sur un banc et se mit à lire; puis, posant le livre, elle s'abandonna à la pensée des jours d'été, du brillant printemps qui reviendrait; des rayons de soleil qui tomberaient obliquement sur la nature endormie; des feuilles qui trembleraient à la fenêtre et projetteraient sur le pavé leur ombre lumineuse; des chants d'oiseaux; des boutons et des fleurs s'épanouissant autour des portes; de la douce brise qui se jouerait dans l'espace et ferait flotter les bannières déchirées. Peu importait que ce lieu éveillât des idées de mort! Quand on mourrait, il resterait toujours le même; ces objets, ces sons se présenteraient avec le même charme; il n'y avait rien de pénible à penser qu'on dormirait au milieu d'eux.
Nelly quitta la chapelle, lentement et se retournant souvent pour regarder en arrière. Elle arriva à une porte basse qui donnait sur la tour, l'ouvrit, gravit dans l'ombre l'escalier tournant; parfois seulement elle apercevait, par le demi-jour d'étroites meurtrières, les degrés qu'elle venait de quitter, ou entrevoyait le reflet métallique des cloches chargées de poussière. Enfin, elle termina son ascension et atteignit le sommet de la tour.
Oh! quelle explosion éclatante et soudaine de lumière! La fraîcheur des plaines et des bois qui s'étendaient au loin de tous côtés, jusqu'à la limite azurée de l'horizon; les troupeaux qui paissaient dans les pâturages; la fumée qui, s'élevant par-dessus les arbres, semblait sortir de la terre; les enfants qui près de l'église se livraient à leurs joyeux ébats; tout était beau, tout était heureux! C'était comme une transition de la mort à la vie, comme un vol vers le ciel.
Les écoliers passèrent au moment où Nelly arrivait au porche et refermait la porte de l'église. En longeant l'école, elle put entendre un bourdonnement de voix. Ce jour-là seulement, son ami avait commencé ses classes. Le bruit augmenta; Kelly se retourna et vit les enfants sortir en troupe et se disperser avec des cris joyeux et des gambades. «Je suis bien contente, pensa-t-elle, qu'ils passent devant l'église.» Et elle eut la fantaisie de s'arrêter pour voir quel effet produisait ce bruit, et comme l'écho en serait agréable en venant expirer dans ses oreilles.
Ce même jour, par deux fois encore, Nelly visita la vieille chapelle, lut à la même place le même livre, et se laissa aller au même cours de pensées tranquilles. Lorsque le crépuscule du soir fut tombé, quand les ombres de la nuit qui descendait rendirent l'édifice plus grave et plus sévère encore, Nelly resta comme rivée au sol, sans rien craindre ni sans songer à s'éloigner.
Ses amis, qui la cherchaient, la trouvèrent enfin en ce lieu et la ramenèrent à la maison. Elle était pâle, mais paraissait heureuse jusqu'au moment où, avant de se séparer, on échangea le bonsoir. Alors, comme le pauvre maître d'école se penchait pour baiser la joue de Nelly, il crut sentir une larme tomber sur son visage.
CHAPITRE XVII.
Parmi ses occupations diverses, le vieux bachelier trouvait dans l'antique église une source inépuisable d'intérêt et d'agrément. Il en était devenu fier, comme la plupart des hommes le sont des merveilles du petit monde où ils se meuvent; il en avait fait une étude particulière; il en avait appris l'histoire; plus d'un jour d'été le trouva dans l'intérieur de l'église, plus d'une soirée d'hiver le vit au coin du feu du desservant, méditant sur ce sujet favori et ajoutant quelque richesse nouvelle à son petit trésor de traditions et de légendes.