Comme il n'était pas de ces esprits farouches qui voudraient mettre à nu la Vérité, en la dépouillant du peu de voiles et de vêtements que le temps et la féconde imagination des poëtes aiment à lui prêter, des agréments qui la décorent et servent, comme les eaux de son puits, à donner des grâces de plus aux charmes qu'ils cachent et montrent à moitié, à éveiller l'intérêt et la curiosité plutôt qu'à faire naître la langueur et l'indifférence; comme, loin de ressembler à ces censeurs moroses et endurcis, le vieux bachelier aimait à voir la déesse couronnée de ces guirlandes de fleurs sauvages que la tradition a tressées pour lui en faire une brillante parure, et qui souvent ont d'autant plus de fraîcheur qu'elles ont plus de simplicité; il marchait d'un pas léger et posait une main légère sur la poussière des siècles. Il aurait été bien fâché de soulever aucune des nobles pierres qu'on y avait élevées sur les tombes, pour voir s'il était vrai qu'il y eût là- dessous quelque coeur honnête et loyal. Ainsi, par exemple, il y avait un vieux cénotaphe de pierre grossière qui, depuis longues générations, passait pour contenir les ossements d'un certain baron, lequel, après avoir porté le ravage, le pillage et le meurtre en pays étranger, était revenu plein de repentir et de douleur faire pénitence et mourir dans sa patrie. Or, de doctes antiquaires avaient récemment découvert que cette tradition n'était nullement fondée, et que le baron en question était mort, à les en croire, les armes à la main sur un champ de bataille, en grinçant des dents et proférant des malédictions jusqu'à son dernier soupir. Le vieux bachelier soutint haut et ferme que la tradition seule était véridique; que le baron, repentant de ses crimes, avait fait de grandes charités et rendu doucement son âme à Dieu; et que, si jamais baron monta au ciel, celui-ci y était assurément bien tranquille. Autre exemple: lorsque les mêmes archéologues prétendirent prouver qu'un certain caveau secret ne contenait nullement la tombe d'une vieille dame qui avait été pendue, traînée sur la claie et écartelée par les ordres de la glorieuse reine Élisabeth, pour avoir secouru un malheureux prêtre qui se mourait de faim et de soif à sa porte, le vieux garçon soutint solennellement, envers et contre tous, que l'église était sanctifiée par la présence des cendres de la pauvre dame; il démontra que les restes de la victime avaient été recueillis pendant la nuit aux quatre coins de la ville, apportés en secret dans l'église, et déposés dans le caveau. Il y a plus: le vieux bachelier, dans l'excès de son patriotisme local, alla jusqu'à nier la gloire de la reine Élisabeth et à dire tout haut qu'il mettait bien au-dessus d'une pareille gloire celle de la plus humble femme du royaume qui avait au coeur de la tendresse et de la piété. Quant à la tradition d'après laquelle la pierre plate posée près de la porte n'était point le tombeau du misérable qui avait déshérité son fils unique et légué à l'église une somme d'argent pour établir un carillon, le vieux bachelier s'empressa de l'admettre; il disait qu'il était impossible que le pays eût jamais produit un tel monstre. En un mot, il voulait bien que toute pierre ou toute plaque de cuivre fût le monument des actions seules dont la mémoire était digne de survivre, mais pour les autres, elles ne méritaient que l'oubli. Qu'ils eussent été ensevelis dans la terre consacrée, à la bonne heure, mais il les y laissait enfouis profondément, pour ne jamais revoir le jour.

Ce fut par les soins d'un si bon maître que l'enfant apprit facilement sa tâche. Déjà fortement émue par le monument silencieux et la paisible beauté du site au sein duquel il élevait sa majestueuse vieillesse entourée dune jeunesse perpétuelle, il semblait à Nelly, lorsqu'elle entendait ces récits, que cette église était le sanctuaire de toute bonté, de toute vertu. C'était comme un autre monde, où jamais le péché ni le chagrin n'étaient apparus, un lieu de repos inaltérable, où le mal n'osait mettre le pied.

Après lui avoir raconté, au sujet de presque toutes les tombes et les pierres sépulcrales, l'histoire qui s'y rattachait, il la conduisit dans la vieille crypte, maintenant un simple caveau noir, et lui montra comment elle était éclairée au temps des moines; comment, parmi les lampes qui pendaient du plafond, et les encensoirs qui, en se balançant, exhalaient les parfums de la myrrhe, et les chapes brillantes d'or et d'argent, et les peintures, et les étoffes précieuses, et les joyaux tout rayonnants, tout étincelants sur les arcades profondes, le chant des voix de vieillards avait retenti plus d'une fois à minuit dans les siècles reculés, tandis que des ombres dont le visage se cachait sous un capuchon étaient agenouillées tout autour à prier en défilant les grains de leur rosaire. De là, il la ramena dans l'église et lui fit remarquer, au haut des vieilles murailles, de petites galeries le long desquelles les nonnes avaient coutume de passer, à peine visibles de si loin dans leur costume sombre, s'y arrêtant parfois comme de tristes fantômes pour écouter les cantiques. Il lui apprenait aussi comment les guerriers, dont les images étaient couchées sur les tombes, avaient autrefois porté ces armes maintenant brisées; comme quoi ceci avait été un heaume, ceci un bouclier, ceci un gantelet; comme quoi ils avaient tenu l'épée à deux mains et assené sur l'ennemi les coups terribles de leur masse de fer. Tout ce qu'il disait, l'enfant le recueillait précieusement dans son esprit. Que de fois, la nuit, elle s'éveilla d'un rêve du temps passé et sortit de son lit pour aller regarder au dehors la vieille église, souhaitant avec ardeur de voir les croisées s'éclairer et d'entendre le son de l'orgue et les chants apportés sur l'aile du vent!

Le vieux fossoyeur ne tarda pas à aller mieux. Quand il fut sur pied, il apprit à l'enfant bien d'autres choses, quoique de nature différente. Il n'était pas encore en état de travailler; mais un jour qu'il y avait une fosse à creuser, il alla surveiller l'homme chargé de ce soin. Il était justement ce jour-là d'une humeur communicative; et l'enfant, d'abord debout à côté de lui, puis assise à ses pieds sur l'herbe, tournant vers lui son visage pensif, commença à causer avec le vieillard.

L'homme qui servait d'aide au fossoyeur était un peu plus âgé que lui, quoique beaucoup plus actif. Mais il était sourd, et lorsque le fossoyeur, qui par parenthèse eût fait à grand'peine un mille de chemin en une demi-journée, échangeait une observation avec lui au sujet de son ouvrage, l'enfant ne pouvait s'empêcher de remarquer qu'il y mettait une sorte de pitié impatiente pour l'infirmité de cet homme, comme s'il eût été lui-même la plus forte et la plus alerte des créatures vivantes.

«Je suis fâchée de vous voir faire cette besogne, dit l'enfant en s'approchant. Je n'avais pas entendu dire qu'il y eût quelqu'un de mort.

— Elle habitait un autre hameau, ma chère, répondit le fossoyeur, à trois milles d'ici.

— Était-elle jeune?

— Oui… oui; pas plus de soixante-quatre ans, je pense. David, avait-elle plus de soixante-quatre ans?

David, qui bêchait ferme, n'entendit pas un mot de cette question. Le fossoyeur, qui ne pouvait réussir à l'atteindre avec sa béquille et qui était aussi trop infirme pour se lever sans assistance, appela son attention en lui jetant sur son bonnet de coton rouge une motte de terre.