Mon coeur commençait à battre. Combien je regrettais d'avoir quitté, même pour un instant mon enfant chérie! Retournée près de Dorothée, je lui dis ce qui arrivait. James était sorti pour toute la journée; mais elle et moi, suivies de Bessy, nous prîmes des lumières, et, après être montées d'abord dans les chambres d'enfants, nous parcourûmes toute la maison appelant miss Rosemonde, la suppliant de ne pas nous causer une peur mortelle, et de sortir de sa cachette. Aucune réponse! aucun son!

«Bon Dieu! me dis-je enfin, serait-elle allée se cacher dans l'aile droite?»

«Cela est impossible, me répondit Dorothée; je n'y suis jamais allée moi-même; les portes restent constamment fermées; l'intendant de milord en a les clés, à ce que je crois. Dans tous les cas, ni moi ni James ne les avons jamais vues.

«Il ne me reste donc, m'écriai-je, qu'à retourner voir si elle ne s'est pas cachée dans le salon de ces dames, sans être remarquée d'elles. Oh! si je l'y trouve, je la fouetterai bien pour la frayeur qu'elle m'a donnée.» Je disais cela, mais je n'avais pas la moindre intention de le faire. Me voilà rentrée dans le salon occidental, où je dis à mistress Stark que, n'ayant pu trouver nulle part miss Rosemonde, je la priais de me laisser bien chercher derrière les meubles et les rideaux. Je commençais à croire que la pauvre petite avait pu se blottir dans quelque coin bien chaud et s'y laisser gagner par le sommeil. Nous regardâmes de tous côtés; miss Furnivall se leva et regarda aussi; elle tremblait de tous ses membres: miss Rosemonde n'était bien certainement dans aucun recoin du salon, Nous voilà de nouveau en campagne, et cette fois tout le monde dans la maison, cherchant partout où nous avions déjà cherché, mais sans rien trouver. Miss Furnivall tremblait et frissonnait tellement, que mistress Stark la reconduisit dans le salon toujours bien chauffé, après m'avoir fait promettre de leur amener l'enfant dès qu'elle serait retrouvée. Miséricorde! Je commençais à croire que nous ne la retrouverions pas, quand je m'imaginai de regarder dans la cour de la grande façade, toute couverte de neige. J'étais alors au premier étage; mais il faisait un si beau clair de lune, que je distinguai très bien l'empreinte de deux petits pieds, dont on pouvait suivre la trace depuis la porte de la grande salle jusqu'au coin de l'aile orientale. Je descendis comme un éclair; je ne sais comment. J'ouvris, par un violent effort, la roide et lourde porte de la salle, et, rejetant par-dessus ma tête la jupe de ma robe en guise de manteau, je me mis à courir. Je tournai le coin oriental, et là une grande ombre noire couvrait la neige; mais parvenue de nouveau sous le clair de lune, je retrouvai l'empreinte des petits pas montant vers les Fells. Il faisait un froid rigoureux, si rigoureux, que l'air enlevait presque la peau de mon visage tandis que je courais; mais je n'en courais pas moins, pleurant à la pensée de l'épouvante et du péril où devait être mon enfant chérie. J'étais en vue des deux houx, quand j'aperçus un berger qui descendait la colline, et portait un objet enveloppé dans son manteau. Ce berger cria après moi et me demanda si je n'avais pas perdu un enfant. Les pleurs et le vent étouffaient ma voix. Il s'approcha de moi, et je vis miss Rosemonde étendue dans ses bras, immobile, blanche et roide comme si elle était morte. Le berger me dit qu'il était monté aux Fells pour rassembler son troupeau avant le froid intense de la nuit, et que dans les houx (grandes marques noires sur le flanc de la colline, où on ne voyait pas d'autre buisson à plusieurs milles à la ronde) il avait trouvé ma petite lady, mon agneau, ma reine, déjà roide et dans le fatal sommeil que produit la gelée. Je pleurais de joie en la tenant de nouveau dans mes bras, car je ne voulus pas la laisser porter au berger; je la pris sous mon manteau et la tins contre mon coeur. Je la réchauffai là tendrement, et je sentais la vie rentrer avec la chaleur dans ses petits membres; mais elle était encore insensible à notre arrivée dans le manoir. Je n'avais pas moi-même assez d'haleine pour parler. J'entrai par la porte de la cuisine.

«Apportez vite la bassinoire,» fut tout ce que je pus dire. Je montai miss Rosemonde dans notre chambre, où je me mis à la déshabiller près du feu, que Bessy avait entretenu. J'appelai mon petit agneau des plus doux noms et des plus gais que je pouvais imaginer, et cependant j'étais presque aveuglée par les larmes. À la fin, oh! à la fin, elle ouvrit ses grands yeux bleus. Alors je la mis dans le lit bien chaud, et j'envoyai Dorothée prévenir miss Furnivall que nous l'avions retrouvée et que tout allait bien. Je résolus de passer la nuit entière à côté du lit de ma petite. Elle tomba dans un profond sommeil aussitôt que sa jolie tête eut touché l'oreiller, et je la veillai jusqu'au matin. Quand elle s'éveilla, son visage était aussi frais, aussi clair que ses idées; je le croyais du moins alors, et, mes chers amis, je le crois encore aujourd'hui.

Elle me raconta qu'elle avait eu le désir d'aller près de Dorothée, parce que les deux vieilles dames s'étaient endormies, et qu'il faisait triste dans le salon. En traversant le corridor de l'ouest, elle avait aperçu, à travers la croisée élevée, la neige qui tombait à gros flocons. Cela lui avait donné le désir de voir la terre toute blanche, et elle était entrée pour cela dans la grande salle où, s'approchant des croisées, elle avait vu, en effet, la terrasse couverte d'une neige éblouissante. Une petite fille lui était apparue, du même âge à peu près qu'elle, «mais si jolie, disait ma mignonne, si jolie! Et cette petite fille m'a fait signe de sortir. Et elle avait l'air d'être si bonne, que je ne pouvais lui refuser.»

Alors l'autre petite fille l'avait prise par la main et elles avaient tourné toutes les deux le coin de l'aile orientale.

«Vous êtes une méchante petite fille, dis-je à miss Rosemonde, car vous me contez des histoires. Que dirait votre chère maman qui est au ciel et qui n'a jamais dit un mensonge de sa vie, si elle entendait sa petite Rosemonde raconter de pareils contes!»

«En vérité, Hester, dit en sanglotant ma petite lady; je vous dis la vérité. Ne me dites pas cela! lui répondis-je d'un ton sévère. J'ai suivi la trace de vos pas sur la neige. On n'en voyait pas d'autre; et si vous aviez tenu une petite fille par la main pour monter sur cette colline, n'aurait-elle pas laissé l'empreinte de ses pieds à côté des vôtres?»

«Ce n'est pas ma faute, chère Hester, dit-elle en pleurant, si vous ne les avez pas vus; je n'ai jamais regardé à ses pieds; mais elle tenait ma main serrée dans sa petite main, et elle était froide, très froide.