Elle m'a conduite en haut du chemin des Fells jusqu'aux deux houx. Là, j'ai vu une dame qui pleurait et poussait des sanglots; mais dès qu'elle m'a vue, elle a cessé de pleurer; elle m'a souri d'un air fier et noble; elle m'a prise sur ses genoux et a commencé à me bercer pour m'endormir. C'est là, tout, Hester, mais c'est bien la vérité; et ma chère maman le sait, dit-elle en fondant en larmes. Alors je pensai que l'enfant avait la fièvre et je fis semblant de croire à son histoire, qu'elle me répéta, mainte et mainte fois, sans y rien changer.

À la fin, Dorothée frappa à la porte avec le déjeuner de miss Rosemonde, et me dit que les vieilles dames étaient descendues dans la salle à manger où elles désiraient me parler. La veille au soir toutes les deux étaient montées dans notre chambre à coucher, mais trouvant la petite endormie, elles s'étaient contentées de la regarder, sans me faire de question.

«Je ne l'échapperai pas, pensai-je en moi-même en traversant la galerie du nord, et pourtant je reprenais courage, car j'avais confié l'enfant à une garde. Elles seules étaient à blâmer de l'avoir laissée courir toute seule. J'entrai donc hardiment et je racontai toute l'histoire à mistress Stark. Je la racontai aussi à miss Furnivall en criant de toutes mes forces contre son oreille; mais quand je parlai de l'autre petite fille qui avait attiré miss Rosemonde dehors dans la neige et l'avait conduite à la grande et belle dame près des houx, miss Furnivall jeta les bras en l'air, ses vieux bras amaigris et s'écria… Ô ciel! pardonne! ayez miséricorde, Seigneur!»

Mistress Stark la retint dans son fauteuil, assez rudement à ce qu'il me parut; mais mistress Stark n'en était plus maîtresse, et miss Furnivall me parla d'un ton d'autorité mêlé d'une étrange anxiété.

«Hester! gardez-la bien de cet enfant! cet enfant l'entraînerait à la mort! Enfant de malheur! Dites bien à Rosemonde qu'elle s'en défie; car c'est un enfant méchant et pervers! Alors, mistress Stark me fit sortir de la salle à manger et je n'étais pas fâchée d'être dehors, mais miss Furnivall continuait de crier: oh! aie pitié de moi! ne pardonneras-tu jamais! Il y a tant d'années, tant d'années!»

Comme vous le pensez bien, mon esprit ne pouvait être en repos après cet événement. Je n'osais quitter miss Rosemonde, ni le jour ni la nuit. Ne pouvait-elle pas s'échapper de nouveau pour courir après quelque imagination? J'avais cru, d'ailleurs, m'apercevoir d'après certaines bizarreries de miss Furnivall, qu'elle avait le cerveau dérangé. Je redoutais quelque chose de semblable pour ma chère petite, car cela, vous le savez, peut tenir de famille.

Il ne cessait de geler à pierre fendre et toutes les fois que la nuit était plus orageuse qu'a l'ordinaire, entre les bouffées de vent nous entendions le vieux lord jouer du grand orgue. Mais vieux lord ou non, partout où allait miss Rosemonde, je la suivais; car mon amour pour elle, pauvre petite orpheline, était plus fort que ma peur de cette terrible musique. C'était à moi, d'ailleurs, de l'amuser et de la tenir en gaîté, comme il convenait à son âge. Nous jouions donc ensemble, nous courions ensemble, par-ci, par-là, partout; car je n'osais jamais la perdre de vue dans cette grande et solitaire demeure. Un certain après- midi, peu de jours avant la Noël, nous jouions toutes les deux sur le tapis du billard dans la grande salle. Nous ne savions pas le jeu bien entendu, mais elle aimait à faire rouler les douces billes d'ivoire avec ses petites mains, et j'aimais à faire tout ce qu'elle faisait; peu à peu, sans que nous y prissions garde, il commença à faire noir dans la salle, quoiqu'il fît clair encore en plein air. Je songeais à la reconduire dans notre chambre, quand tout-à-coup elle s'écria:

«Regarde, Hester, regarde! Voilà encore ma pauvre petite fille dehors dans la neige!»

Je me tournai vers les longues et étroites croisées; et là, je vis, comme je vous vois, une petite fille, moins grande que miss Rosemonde, habillée tout autrement qu'elle aurait dit l'être pour sortir par une si rude soirée, pleurant et tapant contre les carreaux de vitre, comme si elle voulait qu'on la laissât entrer. Elle semblait sangloter et miss Rosemonde n'y pouvant plus tenir, courait à la porte pour l'ouvrir quand tout-à-coup et tout près de nous le grand orgue retentit comme un tonnerre.

Je tremblai tout de bon, et avec d'autant plus de raison que, dans le calme d'une si forte gelée, je n'avais pas entendu le son des petites mains tapant sur les vitres, quoique l'enfant fantôme semblât y mettre toute sa force. Je l'avais vue aussi crier et pleurer sans que le moindre son parvînt à mon oreille. Je ne sais si je remarquai tout cela dans le moment même, tant les sons du grand orgue m'avaient frappé de terreur; mais ce que je sais, c'est que je saisis ma petite miss Rosemonde dans mes bras au moment où elle s'avançait vers la porte et que le l'emportai malgré ses cris et ses efforts pour m'échapper, dans la grande et claire cuisine, où Dorothée et Agnès éminçaient des viandes pour faire des pâtés.