«Qu'y a-t-il, ma petite belle?» s'écria Dorothée, en voyant miss Rosemonde sangloter dans mes bras comme si son coeur allait se briser.

«Elle n'a pas voulu,» répondit cette chère enfant, «me laisser ouvrir la porte pour faire entrer ma pauvre petite fille, qui mourra bien sûrement si elle reste dehors toute la nuit sur les Fells. Cruelle, méchante Hester!» Et en parlant ainsi, elle me battait de ses petites mains; mais elle aurait pu frapper bien plus fort, car j'avais vu sur le visage de Dorothée une expression d'épouvante mortelle qui glaçait mon sang dans mes veines.

«Fermez la porte de l'arrière-cuisine; mettez bien le verrou,» dit-elle à Agnès, et sans en dire davantage, elle me donna des raisins et des amandes pour apaiser miss Rosemonde; mais ma petite lady sanglotait toujours en pensant à la petite fille restée dans la neige et elle ne voulait toucher à aucune friandise. Je m'estimai bien heureuse quand elle se fut enfin endormie en pleurant dans son lit. Alors je descendis tout doucement dans la cuisine, où je dis à Dorothée que ma résolution était prise et que j'emmènerais ma chère petite dans la maison de mon père à Applethwaite, où, si nous vivions humblement, nous vivrions au moins en paix. Je lui dis encore que j'étais déjà bien assez effrayée par le vieux lord, quand il jouait de l'orgue. Maintenant j'avais vu de mes yeux l'étrange petite fille, dont les pieds ne laissaient pas d'empreinte sur la neige; je l'avais vue habillée comme aucun enfant ne pouvait l'être dans le voisinage, pleurant, criant et frappant sur les vitres, mais sans faire entendre aucun bruit, aucun son. J'avais même aperçu sur son épaule droite, car elle avait les épaules et les bras nus malgré la rigueur du froid, une blessure toute noire. Miss Rosemonde avait reconnu en elle l'enfant fantôme qui, comme Dorothée le savait bien, avait failli l'entraîner à sa perte. C'était plus que je n'en pouvais supporter.

À ce récit, je vis Dorothée changer de couleur plusieurs fois. «Je ne crois pas,» me dit-elle, «qu'on vous laisse emmener miss Rosemonde, puisqu'elle est la pupille de milord et que vous n'avez aucun droit sur elle.» Dorothée me demanda ensuite si je pourrais me résoudre à quitter l'enfant dont j'étais si folle, pour de vains sons et des visions qui, en définitive, ne pouvaient faire aucun mal, et auxquels ils avaient dû s'habituer chacun à leur tour. J'avais la tête montée; je tremblais presque de colère. Je lui dis qu'il était bien aisé à elle de parler ainsi; à elle qui savait ce que signifiaient cette musique et ces prétendues visions, et qui avait eu peut-être quelque chose à démêler avec l'enfant fantôme de son vivant. Ainsi provoquée, Dorothée finit par me tout dire, et alors j'aurais voulu qu'elle ne m'eût rien dit, car je fus plus effrayée que jamais.

Elle me dit donc qu'elle avait entendu raconter cette lugubre histoire par des vieillards des environs dans le commencement de son mariage. Alors on venait encore au château qui n'avait pas sa mauvaise réputation d'aujourd'hui. Après tout, elle ne pouvait dire si c'était vrai ou faux, mais voici ce qu'on répétait.

Le vieux lord qui jouait de l'orgue était le père le miss Furnivall, ou plutôt de miss Grace, comme l'appelait Dorothée, car miss Maude, étant l'aînée, portait de droit le titre de miss Furnivall. Le vieux lord était dévoré d'orgueil. Jamais on ne vit, jamais on n'entendit parler d'un homme aussi fier, et ses filles étaient comme lui. Personne ne leur semblait assez bon pour devenir leur mari. Cependant le choix ne leur manquait pas, car c'étaient les plus grandes beautés de leurs temps, comme j'avais pu le voir par leurs portraits dans le salon de cérémonie. Mais, dit le vieux proverbe, «l'orgueil aura sa chute.» Ces deux beautés hautaines devinrent amoureuses du même homme, et ce n'était qu'un musicien étranger, amené de Londres par leur père pour faire de la musique avec lui dans son manoir. Par dessus toutes choses, l'orgueil de famille excepté, le vieux lord aimait la musique; il en était fou et savait jouer de presque tous les instruments; mais cela n'avait adouci en rien son caractère farouche. Le fier et dur vieillard avait fait, dit-on, mourir sa femme de chagrin. Il appela donc près de lui un étranger qui faisait de la musique si harmonieuse que les oiseaux mêmes sur les arbres suspendaient leurs chants pour l'écouter. Par degrés, le nouveau venu s'empara si bien de l'esprit du vieux lord que celui-ci le rappelait chaque année à Furnivall. Ce fut lui qui fit venir l'orgue de Hollande et qui l'installa dans la grande salle où il était encore de mon temps. Il apprit au vieux seigneur à en jouer; mais bien des fois, lorsque lord Furnivall ne pensait qu'à son bel orgue et aux accords qu'il en tirait, l'étranger au teint brun et aux cheveux noirs se promenait dans les bois avec l'une des jeunes dames; tantôt avec miss Maude, tantôt avec miss Grâce.

Miss Maude, pour son malheur, finit par emporter le prix. Ils se marièrent secrètement, et avant la prochaine visite annuelle de l'étranger, elle donna le jour à une petite fille dans une ferme au milieu des bruyères, tandis que son père et miss Grâce la croyaient aux courses de Doncastre. Maintenant épouse et mère, son caractère ne s'adoucit pas le moins du monde; elle resta tout aussi hautaine, tout aussi passionnée que jamais, et peut-être davantage, car elle était jalouse de miss Grâce à qui le musicien étranger faisait une cour assidue, pour détourner les soupçons, disait-il. Mais miss Grâce, triomphant avec affectation de sa victoire apparente sur miss Maude, celle-ci s'exaspérait de plus en plus contre son mari et contre sa soeur. Il était facile au premier de secouer un joug qui lui devenait désagréable, et de chercher dans les pays étrangers un refuge contre la jalousie des deux soeurs. Il partit cet été-là un mois avant l'époque habituelle de son départ en donnant à entendre qu'il pourrait bien ne pas revenir. Dans l'intervalle, la petite fille fut laissée à la ferme, et sa mère avait l'habitude de faire seller son cheval et de galoper au loin sur les collines, en apparence sans aucun but, mais en réalité pour voir son enfant une fois au moins par semaine, car lorsqu'elle aimait, elle aimait bien, comme elle ne savait pas haïr à demi. Le vieux lord continuait de jouer de son orgue; et les serviteurs pensaient que la musique avait fini par adoucir son redoutable caractère, dont toujours, au dire de Dorothée, on racontait de bien terribles histoires. Il devint infirme et fut obligé de se servir d'une béquille pour marcher. Son fils aîné, le père du lord Furnivall actuel, était alors avec l'armée en Amérique, et l'autre fils en mer, en sorte que miss Maude faisait à peu près à sa mode, et, de jour en jour, il y avait plus de froideur et d'amertume entre elle et miss Grace. Elles finirent par se parler à peine, si ce n'est en présence du vieux lord. Le musicien étranger revint encore l'été suivant, mais ce fut la dernière fois; car, avec leurs jalousies et leurs colères, les deux soeurs lui faisaient mener une telle vie qu'il s'en lassa. Il partit donc, et on n'en entendit plus parler. Miss Maude, qui avait toujours eu l'intention de faire connaître son mariage quand son père serait mort, se voyait maintenant abandonnée avec un enfant qu'elle n'osait avouer, mais dont elle était folle, redoutant son père, haïssant sa soeur et forcée de vivre avec eux. L'été suivant se passe donc sans qu'on vît reparaître l'étranger. Miss Maude et miss Grace, devenues tristes et sombres toutes les deux, étaient aussi belles que jamais, mais il y avait quelque chose d'égaré dans leur regard. Peu à peu cependant le front de miss Maude s'éclaircit. Son père, dont les infirmités augmentaient toujours, se laissait de plus en plus absorber par sa musique. Miss Grace et sa soeur vivaient presque à part, occupant des appartements séparés, miss Grace dans l'aile occidentale, miss Maude dans l'aile orientale, les chambres mêmes qu'on avait depuis condamnées. Cette dernière crut donc pouvoir prendre sa fille avec elle, sans que personne en sût rien, excepté ceux qui n'oseraient en parler et seraient tenus de croire, sur sa parole, que c'était l'enfant d'une villageoise, pour lequel elle avait pris un caprice. Tout cela, disait Dorothée, était assez bien connu; mais personne ne savait ce qui était arrivé ensuite, si ce n'est miss Grace et mistress Stark qui, attachée dès ce temps-là à sa personne, comme femme de chambre, était beaucoup plus son amie que sa propre soeur. Mais, d'après certains mots échappés çà et là, les domestiques supposaient que miss Maude s'était vantée à miss Grace de son triomphe et l'avait aisément convaincue que le musicien étranger s'était joué d'elle avec son amour prétendu, puisqu'il en avait épousé une autre en secret. À dater de ce jour, les joues et les lèvres de miss Grace perdirent leur éclat; on l'entendit souvent répéter qu'elle se vengerait tôt ou tard. Mistress Stark, de son côté, ne cessait d'épier ce qui se passait dans les appartements de l'aile orientale.

Par une affreuse nuit, juste après le nouvel An, la terre était déjà, couverte d'une neige épaisse et profonde, et les flocons tombaient encore assez vite pour aveugler ceux qui pouvaient être dehors. Tout-à-coup on entendit un grand bruit, un violent tumulte et la voix du vieux lord qui dominait tout, se répondait en invectives et en malédictions. On entendit aussi les cris d'un petit enfant, le hautain défi d'une femme irritée, le son d'un coup sourd et suivi d'un silence de mort; puis des pleurs et des gémissements qui finirent par s'éteindre sur la colline. Alors le vieux lord appela tous ses serviteurs. Il leur dit avec de terribles serments et des menaces plus terribles encore que sa fille l'ayant déshonoré, il l'avait chassée de sa maison, elle et son enfant, et que si quelqu'un d'entr'eux osait leur prêter secours, leur donner de la nourriture ou un abri, il prierait Dieu de l'exclure à jamais du paradis. Pendant tout ce temps-là, miss Grace se tenait à côté de son père pâle et immobile comme la pierre, et quand il eut fini, elle poussa un grand soupir, comme si elle se sentait soulagée d'une grande crainte, et comme pour dire que son oeuvre était faite, son but accompli. Le vieux lord ne toucha plus à son orgue et mourut dans l'année. Cela n'a rien d'étonnant, et sans doute le remords le tua, car le lendemain de cette sombre, et cruelle, nuit, les bergers descendant les Fells, trouvèrent miss Maude assise, avec le rire de la folie, sous les houx et caressant un enfant mort, qui avait sur l'épaule droite une horrible meurtrissure. Mais ce ne fut pas elle qui tua l'enfant. D'après ce que disait Dorothée; ce furent le froid et la gelée. Toutes les bêtes sauvages étaient renfermées dans leurs trous et tous les animaux domestiques dans leurs étables, à l'heure où la mère et l'enfant furent chassés du manoir et réduits à errer sur les Fells! Maintenant vous savez tout, ajouta Dorothée, et je serais bien étonnée si vous étiez moins effrayée que moi?»

J'étais plus effrayée que jamais; mais je lui dis que je ne l'étais pas. J'aurais voulu nous voir à jamais dehors miss Rosemonde et moi, de cette horrible maison. Cependant je ne voulais pas quitter ma chère enfant et je n'osais l'emmener avec moi. Oh! comme je la surveillais! Comme je faisais bonne garde autour d'elle! Nous mettions tous les verrous des portes et nous fermions les volets une heure au moins avant qu'il fit nuit, de peur de les laisser ouverts cinq minutes trop tard. Mais ma petite lady entendait toujours la fatale petite fille pleurant et gémissant; et tout ce que nous pouvions faire ou dire ne l'empêchait pas de vouloir aller vers l'enfant fantôme pour le mettre à l'abri de la neige et du vent. Durant tout ce temps, je me tenais le plus éloignée possible de miss Furnivall et de mistress Stark, car elles me faisaient peur aussi. Il n'y avait rien de bon à gagner près d'elles avec leurs sombres et durs visages, leurs yeux distraits et hagards regardant toujours dans les années sinistres du passé. Malgré mon effroi, j'avais une sorte de pitié pour miss Furnivall. Les gens descendus dans la fosse ne peuvent avoir un aspect plus désolé que celui qui était toujours empreint sur son visage. À la fin je me sentis émue de tant de pitié pour cette vieille dame qui ne disait jamais un mot sans qu'il lui fût arraché, que je priai Dieu pour elle. J'appris à miss Rosemonde à prier aussi pour une personne qui avait fait un péché mortel; mais au moment où ma chère petite arrivait à ces mots, elle prêtait souvent l'oreille et quittait sa position agenouillée pour me dire: «Hester, j'entends ma petite fille qui pleure et se plaint si tristement! Oh! laisse-la entrer ou elle mourra!»

Une nuit, justement après l'arrivée tant attendue du nouvel An, et lorsque le pire d'un long hiver était passé, je l'espérais du moins, j'entendis la sonnette du salon occidental sonner trois fois, ce qui était le signal particulier pour moi. Je ne voulais pas laisser miss Rosemonde toute seule, quoiqu'elle fût endormie, car le vieux lord avait joué avec plus de force que jamais et je craignais que ma mignonne ne se réveillât pour entendre l'enfant fantôme.