Quant à le voir, c'était impossible. J'avais trop bien fermé les fenêtres pour cela. Je la pris donc hors de son lit, l'enveloppai dans les premiers vêtements qui me tombèrent sous la main et je la portai dans le salon où je trouvai les deux vieilles dames travaillant selon leur habitude, à leur tapisserie. Elles levèrent les yeux au moment où j'entrai, et mistress Stark me demanda d'un air fort étonné: «Pourquoi j'apportais miss Rosemonde qui serait beaucoup mieux dans son lit bien chaud? Parce que… parce que, commençai-je à murmurer, j'avais peur qu'elle ne cédât à la tentation de sortir pendant mon absence, pour suivre l'enfant dans la neige,»_ _mais miss Stark m'arrêta court par un clin-d'oeil significatif et me dit que miss Furnivall avait besoin de moi pour défaire un ouvrage qu'elle avait mal fait, et que ni l'une ni l'autre ne savaient dépiquer, à cause de leurs mauvais yeux. Je déposai ma mignonne sur le sopha, et je m'assis près des deux vieilles sur un tabouret. Le vent, qui commençait à mugir, rendait mon coeur plus dur pour elles, en songeant au mal dont elles avaient été cause.

Cependant miss Rosemonde dormait du meilleur coeur. Miss Furnivall ne disait mot; elle ne regardait jamais autour d'elle quand les bouffées du vent ébranlaient les fenêtres; mais soudain elle se dressa de toute sa hauteur, et leva une des mains comme pour nous faire signe d'écouter. «J'entends des voix, dit-elle. J'entends des cris terribles… J'entends la voix de mon père!»

Dans le même instant, ma chérie se réveilla comme en sursaut. «Ma petite fille pleure, dit-elle, oh! comme elle pleure!» Et elle essaya de se lever pour aller à elle; mais ses pieds se prirent dans la couverture, et je l'enlevai dans mes bras, car ma chair commençait à se crisper, en songeant aux bruits que l'on entendait, tandis que je ne pourrais saisir aucun son. Mais, au bout d'une minute ou deux, le bruit se rapprocha, grandit et remplit nos oreilles. Nous entendîmes aussi des voix et des cris, et le vent d'hiver qui mugissait dehors se tut soudainement. Mistress Stark me regarda et je la regardai; mais nous n'osions parler. Tout-à-coup miss Furnivall s'avança vers la porte du salon, passa dans l'antichambre, traversa le corridor de l'ouest, et ouvrit la porte qui donnait dans la grande salle. Mistress Stark la suivit, et je n'osai rester derrière, quoique l'épouvante empêchât presque mon coeur de battre. J'enveloppai bien ma chère enfant; je la serrai dans mes bras, et je marchai derrière les vieilles dames. Dans la salle, les cris étaient plus forts que jamais; ils semblaient venir de l'aile orientale, et s'approchaient de plus en plus des deux portes qui restaient constamment fermées. Alors je remarquai que le grand lustre de bronze était tout allumé, quoique la salle fût pleine d'ombre, et qu'un grand feu brûlât dans la vaste cheminée sans répandre aucune chaleur. Je frissonnai d'horreur, et je serrai de toutes mes forces miss Rosemonde contre ma poitrine. En ce moment la porte orientale semblait ébranlée sur ses gonds, et ma chérie, luttant pour se dégager de mes bras, s'écriait de toutes ses forces: «Hester! laisse-moi aller! Ma pauvre petite est là; je l'entends; elle vient! Hester, laisse-moi aller!»

C'était le moment de la bien tenir. Je serai plutôt morte que de lâcher prise, tant ma résolution était forte. Miss Furnivall écoutait et entendait malgré sa surdité habituelle. Ni l'une ni l'autre des vieilles dames ne prenaient garde à Rosemonde qui m'avait forcée de la mettre à terre; mais agenouillée devant elle, je tenais sa ceinture enlacée dans mes deux bras, tandis qu'elle continuait de pleurer et de lutter pour m'échapper.

Tout-à-coup la porte orientale s'ouvrit avec un bruit de tonnerre, comme si elle fléchissait sous un furieux effort; et l'on vit apparaître, dans une vague et mystérieuse clarté, l'effigie d'un grand vieillard en cheveux blancs et dont les yeux étincelaient. Il chassait devant lui, avec des gestes d'implacable haine, une femme d'une grande beauté et au regard fier, qu'un petit enfant tenait par sa robe.

«Oh! Hester! Hester! criait miss Rosemonde. C'est la dame! la dame qui était sous les houx; et ma petite est avec elle! Hester! Hester! laisse-moi aller. Elles m'attirent près d'elles. Je le sens. Je le sens. Laissez-moi aller.»

Ses efforts pour m'échapper la faisaient presque tomber en convulsions; mais je la tenais de plus en plus serrée, au point d'avoir peur de lui faire mal. Mieux valait courir ce risque que la laisser entraîner par ces terribles fantômes. Ils avançaient toujours vers la porte de la grande salle, où les vents hurlaient comme des loups qui attendent leur proie. Tout-à-coup la dame se retourna, et je vis qu'elle lançait au vieillard un hautain défi; mais presque au même instant, tout son corps frémit d'épouvante. Elle étendit les bras d'un air égaré et suppliant, pour garantir son enfant, son petit enfant, d'un coup de la béquille que le vieux lord tenait levée.

Miss Rosemonde, entraînée par une puissance surnaturelle, continuait de se tordre dans mes bras et de sangloter; mais je sentais ses forces faiblir, et je la laissais crier:

«Elles veulent que j'aille avec elles sur les Fells. Elles m'attirent à elles! Ô ma petite fille! Je viendrais si la méchante, la cruelle Hester ne me retenait de force.»

Enfin, quand elle vit la béquille levée sur l'enfant, elle s'évanouit, et j'en rendis grâces à Dieu.