Au moment où le grand vieillard, dont les cheveux flottaient comme sous le vent d'une fournaise, allait frapper la pauvre petite toute tremblante, miss Furnivall, la vieille dame que j'avais à mes côtés, s'écriait d'un ton lamentable: «Ô mon père! mon père! épargnez cette pauvre enfant!» Mais alors même, je vis, nous vîmes tous un autre fantôme se détacher de la lumière bleue et vague qui remplissait la salle. C'était une autre dame qui se tenait debout près du vieillard avec un regard de cruelle rancune et de mépris triomphant. Sa beauté était remarquable; ses lèvres rouges et dédaigneuses. Un chapeau de castor blanc, orné d'une longue plume, couvrait son front altier. Elle portait une robe de satin bleu ouverte sur la poitrine. J'avais déjà vu cette figure. C'était la ressemblance de miss Furnivall dans sa jeunesse.

Les fantômes continuaient de se mouvoir vers la porte de la grande salle, sans prendre garde aux ardentes supplications de la vieille miss Furnivall; et quand la béquille que brandissait le vieux lord tomba sur l'épaule droite de l'enfant, la sérénité de marbre de la cruelle jeune fille n'en parut pas même altérée. Soudain ces lumières étranges qui ne dissipaient pas les ténèbres, ce feu qui ne répandait aucune chaleur, s'éteignirent d'eux-mêmes; et nous vîmes la vieille miss Furnivall gisante à nos pieds, mortellement frappée.

On la porta dans son lit, d'où elle ne devait pas se relever. Durant son agonie, elle tenait son regard tourné vers la muraille, murmurant tout bas, mais ne cessant de murmurer: «Hélas! Hélas! la vieillesse ne peut réparer le mal qu'a fait la jeunesse. Non, jamais, on ne peut la réparer!»

V — L'HISTOIRE DE L'HÔTE.

Il y avait une fois, comme disent les contes d'enfants, un marchand qui revint des contrées lointaines dans son pays natal, où il rapportait, dans un petit coffret, des diamants qui auraient suffi pour la rançon d'un roi. Ce marchand avait vieilli dans son commerce. Tous les instincts généreux avaient disparu de son coeur refroidi, et les cendres du feu de la jeunesse couvraient ce coeur qui ne connaissait plus ni joie, ni pitié. En revanche, il était toujours habile et dur en affaires, ne calculant que le tant pour cent. Pour enfler ses bénéfices ou sauver un denier, il eût vu d'un oeil sec tous ses enfants descendre au tombeau s'il avait eu des enfants. Comme un bloc de pierre, il semblait complet en lui- même, isolé de tout; ni sang ni sève ne couraient dans ses veines; mais il avait la soif de l'or, comme la terre béante après la malédiction d'une longue sécheresse, aspire après la pluie; et lorsqu'il voyait un autre marchand aussi riche que lui, il brûlait du désir de le dépouiller, par la force ou la ruse.

Le voilà descendu sur le rivage sablonneux de la mer, une fois de plus, il foule le sol natal. Il reconnaît tous les rochers de l'aride plage; il reconnaît la rivière qui serpente au loin. Il revoit des scènes qui lui sont familières; il entend parler une langue qui l'est également pour lui. Il s'arrête. Peut-être que les années ont un instant laissé son cerveau libre, comme le reflux de la mer découvre la grève, et qu'il va se retrouver jeune un instant? Peut-être, par une émotion étrange et toute nouvelle pour lui, l'amour de la patrie va-t-il rafraîchir son coeur comme une rosée? Hélas! non, il ne pense qu'une chose, au moyen de se coucher cette nuit sans qu'il lui en coûte rien.

Il gravit donc le chemin tortueux de la petite ville; là il entend parler du renom d'un prince marchand qui habite le voisinage, et dont la libéralité égale le luxe royal. On lit ces mots, inscrits sur la porte toujours ouverte de sa demeure hospitalière:

«Ici, tout le monde est bien venu, riche ou pauvre!» Notre avare se hâte de tourner ses pas de ce côté. Bientôt il aperçoit dans un agréable lieu, entouré de masses de feuillages où murmure la brise, les reflets du marbre blanc au milieu des sombres arbres. En approchant plus près, il voit s'élever des murs d'une architecture splendide, percés de nombreuses croisées qui étincellent comme des yeux, et ornés de statues, qui de la hauteur où elles sont placées, ressemblent à des anges faisant halte un instant dans leur vol vers le ciel. Il admire de longs rangs de colonnades, des lampes d'or sous des portiques, de vastes terrasses couronnant l'édifice et offrant de paisibles retraites au milieu des airs: tel était le palais du prince marchand.

À travers les vastes portes, on entendait retentir sans cesse les sons des instruments de musique, ces accords qui, portés sur des ailes légères, semblent planer autour de nous et murmurer des choses d'un monde lointain dans une langue divine et inconnue.

Le marchand avare entra dans la salle, et voyant le maître assis à table, il lui cria: «Ô noble et grand prince, tu vois à tes pieds un pauvre marchand ruiné, qui implore de ta miséricorde un peu de nourriture, pour ne pas mourir de faim sur la grand'route. C'est à ta gracieuse charité qu'il a recours, et il s'agenouille devant toi.» L'hôte se leva, prit le marchand par la main avec un sourire de bonté, lui parla avec chaleur d'âme, et lui donna à boire et à manger de ses mains. Mais l'avare regardait tout ce qui l'entourait d'un oeil de convoitise, et bientôt la splendeur éclatante de cette maison, toute cette prodigalité de richesse, toutes ces merveilles du luxe, l'or étincelant partout, les pierres précieuses dans l'air scintillant comme des étoiles, éveillèrent en lui une pensée infernale de l'enfer, suspendirent sa respiration, précipitèrent le mouvement de son sang et souillèrent dans son oreille un diabolique conseil. «Quand toute la maison reposera, se dit-il; quand le sommeil aura scellé toutes les oreilles et tous les yeux; quand, fatigués par l'éclat et le bruit du festin, tous les sens seront assoupis, je me lèverai, je saisirai tout ce que je pourrai saisir et je le placerai en sûreté dans la cour d'honneur jusqu'à l'aube. Puis pour m'échapper sans éveiller les soupçons, je mettrai le feu à ce palais; je brûlerai le phénix dans son lit de parfums.»