Quand la fête fut finie, tout le monde se retira pour se livrer au repos, et le vieux marchand, aux lèvres perfides, dit à l'hôte: «Mon doux seigneur! un esprit blessé vient d'être guéri par le baume de votre amour. Puisse celui qui règne dans les cieux augmenter encore vos richesses. Cette nuit même contribuera peut- être à remplir vos coffres-forts. Pourquoi me regarder d'un air incrédule? Souvent le ciel accomplit son oeuvre dans les ténèbres et durant le sommeil. Oui, j'en ai le pressentiment, ma langue vient de prophétiser.»
L'hôte lui répondit du ton le plus courtois. On conduisit les convives dans les chambres préparées pour les recevoir. La lumière et la gaîté s'évanouirent à la fois de la salle, et le sommeil appesantit toutes les paupières, hors celles du meurtrier. Le voyez-vous assis, les yeux fixés sur la large flamme de la lampe, qui vacille et secoue les ombres comme la main d'un spectre. Il pense au noir dessein qu'il a formé, il écoute le silence qui l'entoure; il entend au dehors souffler la bise, chanter le grillon et gémir le solitaire oiseau de la bruyère voisine, Enfin il prend sa lampe et sort furtivement de sa chambre La maison silencieuse semble sa complice. Les ombres s'agitent le long des escaliers et ses pas comme des démons couverts d'un linceul noir. Les colonnes de marbre, avec leur blancheur de spectre, semblent, du milieu des ténèbres, venir au-devant de la lumière. Un silence sinistre règne partout. Personnification de l'avarice ou visage astucieux, le criminel marchand entre dans la salle du banquet, maintenant froide et déserte. Il remplit un sac de vaisselle d'or, de bijoux et de pierreries; il prend tout ce qu'il trouve à sa fantaisie, et joignant à son butin la caisse qui renferme ses propres diamants, il cache tout dans un coin de la cour d'honneur.
Et maintenant, réveillez-vous, imprudents qui dormez; car autour de vous, le meurtre rôde. Un démon s'est glissé dans la maison hospitalière, et pendant votre sommeil, il rampe autour des fondements de l'édifice; il amasse les fagots et la paille; il y met le feu. Bientôt les flammes, prenant de la force, feront éclater ces pierres massives; elles les envelopperont d'un épais manteau de fumée, et leur clarté sinistre déchirera la nuit. Déjà la Terreur montre sa tête hideuse. Le crime, enfant, grandit et se fortifie. Adieu la joie! adieu les fêtes! Les flammes mordent et dévorent les poutres, s'élancent à travers les croisées et se tordent comme des serpents. Les énormes colonnes sont embrasées; les conduits de plomb se fondent et coulent comme des ruisseaux; le feu agile s'élance au sommet de l'édifice et trace dans le ciel des arabesques d'un rouge sanglant. Partout bondissant des flammes, partout éclatent des gerbes d'étincelles. La nuit s'est enfuie!
Aux premières rumeurs de l'incendie, l'hôte, ses convives et tous ses serviteurs se précipitent pêle-mêle, en tumulte, hors de la maison et dans la vaste cour. Alors seulement ils osent regarder derrière eux; ils voient l'édifice hospitalier dévoré par des serpents de feu; ils pleurent et se tordent les mains; ils invoquent le ciel!
Cependant le marchand criminel, qu'au milieu même de l'incendie l'avarice dévore, cherche encore du butin dans les chambres désertées par les plus riches convives, et que le feu n'a pas encore atteintes. Enfin, il songe à fuir et regarde dans la cour, mais il est trop tard; la cour est pleine de monde, ce qui lui ôte l'espoir de parvenir, en ce moment du moins, jusqu'au trésor qu'il a caché. «Je suis perdu! s'écrie-t-il, je suis perdu!» La maison n'a pas de porte dérobée qu'il connaisse, et quand il essaie de franchir le seuil hospitalier, un feu vengeur se dresse devant lui et le tient, pour ainsi dire, en arrêt comme un limier. C'est le feu maintenant qui est le maître du logis, et lui l'esclave. Il fuit, il court comme un insensé; il va et revient sur ses pas; il implore du secours, mais il sait qu'il ne peut lui en venir; il grince des dents comme une bête féroce en cage. Les flammes impitoyables rugissent autour de lui et brûlent déjà ses vêtements. Il hurle à son tour: «Je ne puis plus fuir: le feu que j'ai allumé me tient emprisonné.» Les dalles sont brûlantes; l'air même s'embrase et siffle. Pour sauver sa vie, il monte au haut de la maison; il court à une fenêtre de derrière et voit au loin le ciel rouge comme du sang. C'est la seule chance qui lui reste. Il s'élance par la croisée au milieu des arbres; tout meurtri et à demi-étourdi par sa chute, il se lève de nouveau, proférant d'étranges paroles et se maudissant lui-même. La tête lui tourne, il bronche à chaque pas; mais cependant il poursuit sa course et finit par disparaître dans l'obscurité lointaine.
Le bruit et les clameurs ont enfin réveillé tous les voisins, qui aperçoivent la clarté sinistre et la fumée. Ils se lèvent, ils accourent; ils jettent de l'eau sur les flammes, et bientôt l'incendie se laisse maîtriser. La lueur rougeâtre du ciel se dissipe et la nuit revient. Les fenêtres vides, avec leur feu intérieur, ressemblent encore à des yeux luisants dans les ténèbres. Ces yeux scintillent longtemps et finissent par se fermer. Alors, avec des cris joyeux, les fugitifs rentrent dans la maison, dont la plus grande partie est restée intacte, et tous se réjouissent en leur coeur que les ravages ne soient pas plus grands. Le maître de ce brillant palais regarde autour de lui, et voit que tous ses convives, tous ses serviteurs sont sains et saufs; personne n'a perdu un cheveu. Il ne manque que le vieux marchand; lui seul ne répond pas à l'appel; on ne trouve nulle part ses traces, quoiqu'on cherche dans toutes les salles vides et sous les ruines fumantes amoncelées contre les murs. On aurait fini par croire qu'il ne s'était pas réveillé à temps pour fuir, lorsque, sous un monceau de bois calciné, la lanterne est découverte. C'est par là que le fou a commencé; alors ils se disent entre eux: «C'est donc cet homme qui a allumé l'incendie où nous avons failli périr tous.» Et, dans le même instant, d'autres personnes trouvent dans la cour le butin que le misérable avait amassé. Mais, ô surprise étrange! ce butin est prodigieusement augmenté par un petit coffret où sont enfermés les plus beaux diamants de l'Orient, diamants plus précieux qu'une couronne!
Une proclamation fut faite dans tout le pays d'alentour, pour savoir si personne ne réclamait ces riches pierreries; mais personne ne les réclama. Leur véritable possesseur se gardait bien de reparaître pour faire valoir ses titres. Ils finirent donc par appartenir bien légitimement à celui que leur premier propriétaire avait payé d'une si noire ingratitude; et leur valeur était préférable mille fois aux dommages causés par l'incendie.
Ce fut ainsi qu'une joie nouvelle sortit d'une calamité imprévue; et l'avare marchand, qui croyait mentir, avait été prophète malgré lui.
VI — L'HISTOIRE DU GRAND-PÈRE.
Lorsque j'occupai pour la première fois une place de commis dans notre banque, le pays jouissait de bien moins de sécurité qu'aujourd'hui. Non seulement les routes, attendant la réforme de Macadam, étaient fatales, en beaucoup d'endroits, aux roues et aux essieux; mais ce qui était plus alarmant encore il fallait s'y prémunir contre les insultes et les vols auxquels étaient exposés les voyageurs. Les incidents de la guerre où nous venions d'entrer agitaient tous les esprits; le commerce était interrompu, le crédit anéanti et la détresse commençait à se manifester dans des classes entières de la population qui avaient jusqu'ici vécu dans l'abondance. La loi, malgré son application draconienne, semblait n'avoir pas d'épouvante pour les malfaiteurs, et il est certain que la cruauté, sans discernement, du Livre des Statuts, allait contre son but en punissant tous les crimes des mêmes peines. Du reste, un temps de pénurie financière n'est pas une mauvaise saison pour une banque. La nôtre florissait au milieu de la grande gêne du pays, et les énormes bénéfices réalisés à cette époque par les banquiers, bénéfices qui leur permirent d'acheter de vastes propriétés et d'éclipser la vieille aristocratie territoriale, rendaient la profession aussi impopulaire parmi les hautes classes qu'elle l'était depuis longtemps parmi les masses irréfléchies. Un banquier leur semblait une sorte de faussaire patenté, qui créait d'énormes sommes d'argent en signant des chiffons de papier; et le vol d'une banque, j'en suis persuadé, aurait été considéré par beaucoup de gens comme une action tour aussi méritoire que la dispersion d'une bande de faux-monnayeurs. Tels n'étaient pas, bien entendu, les sentiments des commis de la banque. Nous sentions, au contraire, que nous appartenions à une corporation puissante, du bon vouloir de laquelle dépendait la prospérité de la moitié des maisons du commerce du pays. Nous nous regardions comme un véritable gouvernement exécutif, et nous remplissions les devoirs de notre charge avec toute la dignité et tout l'orgueil que peuvent déployer des secrétaires d'État. Nous nous promenions même dans les rues d'un air de matamore, comme si nos poches étaient remplies d'or; si deux d'entre nous louaient un cabriolet pour faire une excursion à la campagne, nous affections de regarder à chaque instant sous la banquette, comme pour voir si nos trésors étaient en sûreté; puis nous examinions avec attention nos pistolets pour montrer que nous étions résolus à les défendre jusqu'à la mort. Souvent ces précautions étaient réellement requises; car lorsqu'il y avait disette de numéraire chez nos clients, on expédiait deux des plus courageux commis avec les fonds nécessaires, dans des sacoches de cuir déposées sous le siége du cabriolet. En raison de la vigueur physique dont j'étais doué, ou peut-être dans l'idée qu'étant peu fanfaron, de mon naturel, je possédais réellement la dose de hardiesse demandée, j'étais souvent choisi pour l'un des gardes de ces précieuses cargaisons; pour preuve de leur impartialité, sans doute, outre le plus silencieux et le plus bavard de leurs employés, les directeurs m'adjoignaient d'ordinaire, pour ce service, le plus grand hâbleur, le plus grand rodomont le plus grand crâne et le meilleur coeur que j'aie jamais connu. Vous avez, la plupart, entendu parler du fameux orateur et meneur d'élections. Tom Ruddle, qui se présentait à toutes les vacances pour le comté et le bourg, et passait sa vie entière entre deux élections, à solliciter des suffrages pour lui ou pour ses amis. Eh bien, Tom Ruddle était précisément mon collègue à l'époque dont je vous parle; jeune comme moi et le compagnon habituel de mes excursions, lorsqu'il s'agissait de convoyer des trésors.