«Ah! il vaut autant, dit Tom, affectant de prendre un air soucieux, ne pas parler de ces malheureux accidents. Le sang versé est toujours une terrible chose pour la conscience, c'est un vilain spectacle que celui d'une cervelle qu'on a fait sauter; mais s'il faut vous le dire? je suis prêt à recommencer. C'est une chance que courent tous les gens qui risquent leur vie, mon garçon.»

En parlant ainsi, Tom arma de même l'autre pistolet, et regardant d'un air d'audace des deux côtés de la route, il semblait porter, aux bandits qui pouvaient y être cachés, le défi de se montrer et de venir recevoir la récompense de leurs forfaits. Quant à l'histoire des trois soldats et aux sanglantes allusions à un acte de justice sommaire accompli sur l'un d'eux ou sur tous les trois, c'était une prodigieuse rodomontade. Tom avait le coeur si tendre, que le meurtre d'un petit chat l'aurait rendu malheureux toute une semaine! Cependant, à l'entendre, vous l'auriez pris pour un Richard III civil, sans amour, pitié, ni peur.» Ses favoris n'étaient pas moins féroces que ses paroles et lui donnaient l'air d'un homme ne voulant entendre que batailles, meurtre et ruine! Il continua donc de jouer avec son pistolet et de se poser en implacable exécuteur des vengeances des lois, jusqu'à ce que nous eussions atteint la petite ville où résidait un de nos clients et où l'un de nous devait descendre pour porter une des sacoches à sa destination. Tom entreprit cette tâche. Le village ou devaient être délivrées les autres sacoches n'étant situé qu'à un mille plus loin, il fut convenu qu'il me rejoindrait à travers champs, après s'être débarrassé de l'argent. Avant de me quitter, il visita soigneusement l'amorce de son pistolet, l'enfonça d'un air crâne dans la poche extérieure de son par-dessus et s'éloigna d'un pas majestueux, tenant la sacoche à la main.

Resté seul, je fis sentir le fouet au cheval et je trottai gaîment vers ma destination, ne songeant pas le moins du monde aux voleurs, malgré la conversation de Tom Ruddle.

Notre second client habitait à l'entrée du village; c'était un fermier dont les opérations agricoles exigeaient l'emploi de beaucoup de numéraire. Je m'arrêtai au coin de la petite rue étroite et sombre qui conduisait à sa maison, et mon absence ne pouvant se prolonger au-delà de quelques minutes, je quittai le cabriolet pour porter plus vite une des sacoches à son destinataire. Cette opération faite, je pris congé de lui, après avoir refusé stoïquement toutes ses invitations, tant il me tardait d'être dans mon cabriolet. Tout-à-coup, j'aperçus à la clarté des étoiles, car la nuit était venue, un homme monté sur le marche-pied et fouillant sous le siège. Je m'élançai sur lui. L'homme, alarmé par mon approche, se retourna rapidement, et, me présentant le canon d'un pistolet, il fit feu si près de mes yeux qu'un instant je restai comme aveuglé. L'action fut si soudaine et ma surprise si grande, que, durant quelques minutes aussi, je fus tout hors de moi, sachant à peine si j'étais vivant ou mort!

Quant au vieux cheval, il ne bronchait jamais lorsqu'il entendait la détonation d'une arme à feu. J'appuyai ma main sur la jante de la roue, tâchant de recouvrer mon assiette ordinaire. La première chose dont je pus m'assurer, c'est que l'homme avait disparu. Je me hâtai alors de regarder sous le siège, et, à mon grand soulagement, je vis que la troisième et dernière sacoche était bien en place; mais il y avait une coupure qui semblait faite avec un couteau: apparemment le voleur s'était proposé d'emporter l'or sans l'accompagnement dangereux du sac qui pouvait mettre sur ses traces.

«S'il faut vous le dire? dit une voix tout près de moi, au moment où j'achevais ma recherche, je n'aime pas les mauvaises plaisanteries. Décharger des pistolets pour faire peur aux gens! Cela a-t-il le sens commun? Vous aurez jeté l'alarme dans tout le village.»

«Tom, lui répondis-je, voici le moment de montrer votre courage. Un homme a volé l'argent resté dans le cabriolet, ou du moins tenté de le faire; et il a fait feu sur moi presque à bout portant.»

Tom devint visiblement pâle à cette nouvelle «N'y en avait-il qu'un?» demanda-t-il.

«Un seul!»

«Alors ses complices sont près d'ici. Que faut-il faire? Si je réveillais le fermier Malins pour lui dire de venir à notre aide avec tout son monde!»