À notre retour, je vis Charley rôdant autour de la porte et nous attendant, cela était clair. Il me demanda si je voulais être encore son ami; je n'avais plus, certainement, la moindre rancune. Comme on ne devait souper que dans une heure, nous allâmes nous asseoir sur le mur sous le grand poirier, et nous reparlâmes de tout ce qui s'était passé. J'entendais tout, bien qu'il ne criât pas. Il nous fut aisé de reconnaître que nous nous étions bien trompés tous les deux et qu'en réalité nous ne nous étions jamais haïs. Depuis lors je l'aime plus que je ne l'avais aimé, et ce n'est pas peu dire. Il ne triomphe plus de moi, et tous les jours il me dit cinquante choses auxquelles il ne pensait jamais; par exemple, que j'avais d'habitude, l'air de ne pas vouloir qu'on me parlât; mais je me suis merveilleusement défait de cet air-là. Je sais que bien des fois il a renoncé à la satisfaction de son amour-propre et à son plaisir pour me prêter son aide et rester près de moi. Il n'aura plus cette peine en classe, car je ne retournerai pas chez le docteur Owen; mais je sais comment cela ira cette fois dans la maison de Charley. Je le sais parce qu'il m'a dit que Catherine ne rirait plus jamais de moi. Du reste, elle pourrait le faire sans inconvénient. Je crois, du moins, que je saurais supporter désormais les rires de tout le monde. Mon père et ma mère savent, vous savez tous que tout est bien changé et que nous ne nous querellerons plus jamais Charley et moi. Je ne m'enfuirai plus de sa maison, ni d'aucune autre maison. Oh! il vaut bien mieux regarder les choses en face. Comme vous faites tous un signe de tête affirmatif comme vous êtes tous d'accord avec moi.

IX — HISTOIRE DE L'INVITÉ.

Je fus placé, il y a vingt ans, comme clerc, pour faire mon noviciat de la profession légale, dans le petit port de mer de Muddleborough. Habitée en partie par des agriculteurs, en partie par des pêcheurs, cette petite ville a conservé quelques restes d'une contrebande autrefois lucrative et certaines réminiscences des courses heureuses de ses corsaires, auxquels la principale rue et plusieurs auberges doivent leur fondation. Le recteur, le banquier, le procureur, mon patron, qui tenait enfermées dans des boîtes en fer blanc les affaires litigieuses de la moitié du comté, et à qui une salle à manger poudreuse servait d'étude, le docteur et le propriétaire des deux bricks et du schooner, dont se composait la marine marchande du port, étaient sans conteste les sommités de l'endroit.

Du banquier ou de mon maître, le procureur, Lequel était le plus haut personnage entre tous? grande question restée obscure. Le banquier Isaac Scrawby passait pour immensément riche. Les banques provinciales par actions n'existaient pas encore, et il n'était pas un fermier ou un pécheur qui ne préférât les bons déchirés et crasseux de Scrawby aux billets les plus neufs de la banque d'Angleterre; son papier garnissait donc les petits sacs de toile à voile des pêcheurs, et les vieilles femmes le thésaurisaient dans leurs bas de laine, comme on le vit bien lorsque, forcé de suspendre ses paiements dans la première crise après le bill de Peel, il donna à ses créanciers trois shellings pour livre. Mais, d'un autre côté, le procureur Closeleigh, mon patron, outre qu'il pouvait faire prêter de l'argent à tout le monde, connaissait tous les secrets du comté et avait la main en toute chose, sauf pourtant les naissances, spécialité qu'il laissait au docteur.

Trois ou quatre clercs, sans me compter, faisaient cahin-caha la besogne de l'étude. Le vieux Closeleigh portait généralement un habit vert garni de boutons d'or à coquille, des culottes courtes et des bottes à retroussis. Rarement il s'asseyait ou prenait une plume, si ce n'est pour écrire une lettre à un client du premier ordre; mais il tenait audience les jours de marché, et dans les saisons des chasses il instrumentait aussi en plein air, dans les rendez-vous des chasseurs.

La forte prime payée pour mon apprentissage me donnait naturellement le droit de ne rien faire. Un effort fut bien tenté, quand j'étais tout à fait novice, par le vieux Foumart, le clerc plus spécialement chargé de la procédure, pour me décider à porter des assignations; mais, cette tentative ayant échoué, on me laissa prendre soin d'une des deux chambres de la maison déserte où nous avions notre office, et causer avec les clients tandis qu'ils attendaient leur tour.

La monotonie et la» respectabilité» étaient les traits caractéristiques de notre ville. Nous avions peu de pauvres, ou du moins nous n'en entendions guère parler. Les mêmes gens se livraient aux mêmes occupations, et se permettaient les mêmes amusements plus ou moins graves tout le long de l'année. Le commencement de la saison des pêches et la foire annuelle étaient nos seuls événements. Personne ne faisait fortune, et nul ne perdait celle qu'il pouvait avoir. La contrebande, sous l'empire des nouveaux règlements, était devenue trop hasardeuse et trop peu lucrative pour que des gens respectables voulussent s'y aventurer. On racontait pourtant de singulières histoires au sujet des risques courus en ce genre par les pères de la génération actuelle.

Chaque année, les jeunes hommes les plus remuants et les plus ambitieux de toutes les classes partaient comme un essaim pour des régions où l'industrie était plus active. En un mot, notre ville était bien la plus tranquille, la plus somnolente réunion imaginable de gens routiniers, économes, ennemis de toute spéculation. Leurs plus grands efforts collectifs aboutissaient à peine à entretenir la fontaine publique et la toiture de l'hôtel- de-ville; mais jamais on ne put les décider à faire les fonds nécessaires pour construire une jetée, bien qu'on en sentit l'impérieux besoin, ni à faire remise des droits d'octroi à un bateau à vapeur d'invention récente, qui passait devant notre port, pour le décider à s'y arrêter et à entrer en concurrence avec les lents caboteurs dont dépendent nos communications avec la ville voisine.

Dans ce recoin des domaines du Sommeil… arriva un jour par terre ou par mer, dans un bateau de pêcheur ou sur ses jambes nerveuses, on n'en sut jamais rien, un homme grand, maigre, pâle, bronzé, semblant être un ancien soldat, âgé de quarante à cinquante ans, n'ayant qu'une seule main, et pour remplacer l'autre un crochet de fer vissé dans un bloc de bois; pauvrement, salement vêtu, du reste, et dont l'accoutrement ne ressemblait pas mal à celui d'un garde-chasse.

Une compagnie composée du recteur, du docteur et de mon patron, maître Closeleigh, partait précisément pour aller chasser dans une réserve abondante de coqs de bruyère, et déplorait amèrement l'absence du vieux Phil Snare, le meilleur batteur du comté, quand le manchot offrit ses services d'une manière si convenable, si polie, si respectueuse, qu'ils furent acceptés malgré leur léger assaisonnement d'accent irlandais, mauvaise recommandation dans notre comté, où les fils de l'Irlande n'étaient pas en grande faveur. Une longue baguette de noisetier fut bientôt dans les mains du nouveau venu, et avant la fin de la journée, le manchot Peter était universellement reconnu pour le meilleur batteur et le drôle le plus amusant qu'aucun des chasseurs eût jamais connu. D'après son histoire, il jouissait d'une pension de retraite, et s'en allait rendre visite à un parent qu'il espérait trouver bien établi dans une autre ville, à cent milles au nord de Muddleborough. Un verre de grog achevant de délier sa langue, il raconta avec beaucoup de verve et de tact quelques-unes de ses aventures.