À dater de ce jour, Peter devint le factotum de la ville, et chacun de s'étonner qu'on eût pu se passer si longtemps d'un personnage si indispensable. Il portait les lettres; il nettoyait les fusils et fabriquait des mouches pour la pêche; il guérissait les chiens malades; il portait, dans une singulière enveloppe de son invention, les messages des femmes aux maris qui s'attardaient aux dîners du club; il suppléait au besoin l'aide du docteur et portait les assignations du procureur. En un mot, Peter était toujours à la disposition de tout le monde, avec son visage sérieux et ses réparties comiques. Jamais il ne semblait fatigué; rarement il avait l'air pressé. Il allait et venait dans toutes les maisons comme un chat familier, et il faisait d'opulentes affaires, comme tous les gens qui savent se rendre indispensables pour la solution de mille petites difficultés que chaque jour amène. En très peu de temps Peter sortit ainsi, comme un véritable papillon, de son cocon ou de sa chrysalide. La jaquette de chasse déguenillée fut mise à la réforme et remplacée par un habit vert d'ample dimension, garni d'une infinité de poches et assez pimpant pour être porté par le premier garde-chasse de milord Browse. Son gilet ouvert laissait voir un linge d'une blancheur irréprochable. De la tête aux pieds, il était un exemple de ce que l'on gagnait à être en crédit près des principaux marchands, et cependant il ne s'était pas donné de maître. Il commença même à ne plus se charger de simples commissions, excepté pour les gens de qualité. Un état- major de jeunes garçons manoeuvrait sous ses ordres; et lorsqu'il accompagnait une partie de chasse, pourvu lui-même d'un excellent fusil que lui prêtait un aubergiste chasseur, il avait tout l'air d'être là pour sa santé, pour prendre de l'exercice et se livrer au plaisir du sport. Rien ne rappelait en lui le pauvre diable dépenaillé et mourant de faim qui s'estimait trop heureux de coucher dans une grange et d'accepter une assiettée de débris de viande.

La faveur dont jouissait Peter n'était pas limitée à nos amateurs de sport. Il semblait également dans la confiance de personnes qui n'avaient jamais manié un fusil, ni jeté une mouche à une truite. S'il commença par les petits marchands, bientôt il devint indispensable aux boutiquiers les plus huppés. M. Tammy, le marchand de nouveautés de la place du Marché, M. Tammy qui portait toujours une cravate blanche et des escarpins, se promena un soir dans son jardin, pendant plus d'une heure, avec Peter; miss Spark le regardait par un trou de la porte; elle ne le perdit pas un seul instant de vue, et elle déclara à qui voulait l'entendre que Peter avait donné une petite tape sur l'épaule de Tammy en la quittant… à Tammy, élu marguillier pour l'année courante! Cette histoire trouva d'abord des incrédules; mais on ne put s'empêcher de remarquer que les progrès de la toilette de Peter, en fait de linge, dataient de cette promenade. Peu de temps après, Kinine, notre principal pharmacien et droguiste, grand orateur dans les meetings de la paroisse et première autorité scientifique de l'endroit, fut observé à son tour. Son garçon de pharmacie le vit étudier la géographie avec une vaste carte sous les yeux. Peter était souvent avec lui, et le crochet de fer voyageait rapidement sur la carte. À dater de ce moment, la ville entière sembla saisie d'une véritable rage, celle de rafraîchir ses études géographiques. L'Espagne et le Portugal étaient les localités spécialement en faveur. Tout le monde demandait au cabinet de lecture des livres sur la guerre de la Péninsule; et le libraire de la place du Marché reçut en une seule semaine l'ordre de faire venir plus de trois dictionnaires portugais.

Quant à Peter, il devint le lion de l'endroit. Il déjeunait avec Smoker, l'aubergiste, amateur de chasse, dînait avec Tiles, le cordonnier, prenait le thé avec Jolly, le boucher, soupait avec Kinine, le droguiste, et se livrait à de longues causeries avec le barbier et avec M. Closeleigh lui-même. On le priait de raconter l'histoire de ses campagnes, tâche dont il s'acquittait avec une grande onction. Chose assez étrange! les gens ne semblaient jamais se fatiguer d'entendre les marches et les contre-marches de Peter, les batailles livrées par Peter, et comment Peter avait perdu sa main. Seulement les curieux faisaient remarquer qu'à la fin de ces récits, Peter était toujours conduit avec mystère dans quelque arrière-salle ou dans le jardin, et que là il chuchotait une heure ou deux avec le maître de la maison en fumant une pipe et en buvant quelques verres de grog; jamais on n'avait vu Peter s'en trouver plus mal, ni s'en tenir moins d'aplomb. Il semblait au contraire s'imprégner de silence en sablant les liqueurs fortes.

Cependant, malgré les plus rigoureux efforts pour garder le mystère, on ne put l'empêcher de s'ébruiter; et on commençait à se dire à l'oreille que Peter possédait un inappréciable secret, concernant un trésor enterré durant les guerres. Les personnes qui n'étaient pas encore dans sa confidence affectaient un doute railleur; mais le nombre des amis de Peter croissait tous les jours.

Pour ma part, je n'étais pas encore arrivé à l'âge où l'on court après l'argent. Mon coeur appartenait tout entier aux chevaux, aux chiens, aux gilets brodés, aux toilettes de fantaisie, tout cela mêlé à des songes de Gulnares, de Medoras et de la jolie Anne Blondie, la fille du recteur. Un trésor caché m'eût fait bien moins désirer le patronage de Peter, que son habileté à fabriquer une mouche de mai; et ce fut, en effet, à ma passion pour la pêche que je dus d'être à mon tour initié au grand secret, qui depuis longtemps déjà courait les principales rues de la ville.

Par une belle soirée d'été, j'avais épuisé en pure perte toute ma science pour capturer une grande truite de quatre livres au moins, qui s'amusait à monter et à descendre nonchalamment à l'extrémité d'un étang profond, sous les racines d'un saule noueux à demi déterré; lorsque Peter se glissant sans bruit, avec ses grandes enjambées, à travers la prairie, fit soudain son apparition derrière mon coude:

«Voulez-vous me laisser essayer, master Charles, si je serais plus heureux que vous avec cette grosse friponne?»

Je ne demandais pas mieux: Peter jeta ou plutôt laissa tomber la mouche, une mouche de son invention, aussi légère que le duvet du chardon, juste derrière la grosse truite, qui la goba en un clin d'oeil; ce ne fut qu'un bond et un plongeon; mais dix minutes après, captive sous mon filet de débarquement, elle exhalait sa vie en palpitant dans l'herbe.

«Il faut toujours jeter la mouche derrière ces grosses truites, master Charles, si vous voulez qu'elles mordent. Jamais elles ne se donnent la peine de regarder une mouche placée devant leur museau.»

«C'est comme les gens riches!» ajouta Peter avec un gros éclat de rire.