La capture de la truite devint l'occasion d'une causerie sur l'herbe, et, petit à petit, nous arrivâmes aux campagnes de Peter en Espagne et en Portugal. Je ne saurais rendre la flatterie onctueuse du personnage, la sympathie qu'il exprimait pour un véritable gentleman et un véritable amateur de sport, comme moi, ne ressemblant en rien à ces mendiants de colporteurs et de boutiquiers. Il me fit aisément comprendre que j'étais homme à dépenser de l'argent dans le grand style, si j'avais cet argent; et, après m'avoir donné à entendre qu'une belle jeune dame du voisinage avait confié à Peter (tout le monde faisait des confidences à Peter) sa préférence pour master Charles, il me confia, non sans beaucoup de circonlocutions artificieuses, l'histoire suivante, clé de la faveur qu'il avait acquise dans les rangs de l'honnête population de Muddleborough.

Durant la retraite sur Torres-Vedras on lui avait confié, ainsi qu'à deux de ses camarades, un fourgon chargé de caisses pleines de doublons d'or; mais à la suite d'une vive escarmouche, ils avaient dû se replier sur un couvent dans le puits profond duquel il avait fallu jeter pour le soustraire à l'ennemi le chargement du fourgon, sauf une seule caisse. Le même jour tous les compagnons de Peter avaient été tués; Peter lui-même blessé et porté à l'hôpital. En cet endroit de son histoire, il me montra une terrible cicatrice dans son côté.

Le contenu de la dernière caisse avait été en partie divisé entre eux, en partie enterré. Après sa lente guérison, Peter était allé rejoindre son régiment, alors en marche sur les Pyrénées. C'est à Toulouse qu'il avait perdu sa main. À son arrivée en Angleterre, on lui avait donné son congé et une pension. Ici il produisit ses papiers. Après bien des épreuves, il était enfin parvenu à retourner en Portugal, où il avait trouvé le couvent déserté et le puits à demi comblé de décombres. Il avait découvert aussi les quelques rouleaux de doublons enterrés, mais il s'était bien convaincu que, sans l'influence et le concours de quelque véritable gentleman, il ne parviendrait jamais à sortir le trésor du puits et du pays. Arrivé à ce dernier chapitre de l'histoire, Peter tira d'une des profondeurs de ses vêtements, un véritable doublon d'or, enveloppé dans une infinité de chiffons.

Comment ne pas ajouter foi à une histoire aussi circonstanciée, avec de pareilles pièces à l'appui! Il poursuivit en me disant que l'aubergiste, le droguiste, le cordonnier, l'armurier et beaucoup d'autres notables habitants étaient désireux de s'associer avec lui et de partir pour le Portugal. Tammy, le marguillier, ne se montrait pas moins disposé à mettre une somme ronde dans une aussi bonne spéculation; mais lui, Peter, préférait avoir affaire à un jeune gentleman intelligent et entreprenant; et si je pouvais décider ma riche tante à avancer l'argent nécessaire au voyage, une bagatelle de deux cents livres sterlings, il était prêt à renoncer aux plus belles offres de Tammy, de Kinine, de Tiles, de Smoker et de tout la monde enfin pour partir avec moi tout seul et dévaliser cette nouvelle caverne d'Aladin,. Tous les plans étaient faits d'avance: nous devions louer un vignoble, dépendant des anciens domaines du couvent, et après avoir retiré le trésor du puits, le bien empaqueter dans des barriques de vin de Porto, à double fond, et revenir en Angleterre partager le butin. J'épouserais alors une belle lady; j'entretiendrais une meute et je serais à la tête des gentilshommes du comté; quant à Peter, il était plus modeste et il se contenterait d'avoir un cheval, un couple de chiens d'arrêt et de mener la vie d'un squire de campagne.

Le roman n'était pas mal agencé et Peter le racontait de la manière la plus insinuante; mais j'étais trop gai et trop plein de petits projets à moi, pour mordre à l'hameçon. Il était fort douteux d'ailleurs que ma tante Rebecca consentît à me donner deux cents livres sterlings, pour suivre en Portugal un Irlandais venu on ne savait d'où. L'idée d'abandonner Anne Blondie, ma favorite, aux soins exclusifs de mon rival, le jeune vicaire anglican, ne pouvait non plus me sourire. En conséquence, après avoir donné à Peter ma parole d'honneur de ne parler à âme qui vive d'un secret si important, je me séparai de lui à la Taverne du Pêcheur, où je lui payai quelques verres de grog et où je lui donnai pour le récompenser d'avoir contribué à la prise de la truite, l'unique demi-souverain dont j'aurais sans doute à disposer pendant toute la semaine.

Dans le cours du mois, Peter disparut. On observa que tous ceux qui l'avaient pris sous leur patronage, Smoker et Tiles, Jolly, Kinine, et Tammy, semblaient particulièrement charmés et prenaient un air mystérieux, quand ils entendaient le reste du public s'étonner de cette disparition sans tambour ni trompette.

Une semaine environ après le départ de Peter, mistress Jolly s'en vint trouver mistress Smoker pour lui demander si elle avait entendu parler de son mari. Mistress Smoker n'avait aucune nouvelle à donner, mais elle demanda à son tour à mistress Jolly si elle savait ce que pouvait être devenue cette brute de Smoker? Les deux femmes vérifièrent alors leur situation financière. Les deux maris avaient fait des ventes à leur insu et levé de l'argent. Smoker avait mis en loterie sa jument favorite Slap Bang, et Jolly non-content d'encaisser les plus grosses factures de la Saint-Jean avait encore enlevé le pot d'argent du grand-père de mistress Jolly. Tous les deux avaient emporté leurs habits des dimanches, leurs selles et leurs pistolets. Ce fut un terrible scandale et un cri de haro général que ne purent apaiser les lettres écrites par les deux maris disparus. L'une était datée de Londres, l'autre de Liverpool. Tous les deux disaient qu'ils avaient trouvé un moyen unique de faire fortune, sans courir de risque, et qu'ils seraient de retour dans trois mois. Les soupçons s'étaient un instant portés sur Peter: mais chose singulière! tous les deux demandaient précisément de ses nouvelles et priaient, l'un qu'on ne lui fît pas payer son verre d'ale quand il viendrait trinquer avec les buveurs, l'autre qu'on donnât un morceau de boeuf ou de mouton à son chien toutes les fois que cela lui serait agréable.

Au milieu du tollé général, Peter descendit un beau matin de l'impériale de la diligence de la ville voisine de Muddleborough, et se glissa à l'improviste dans le cercle des commères de la taverne du Cheval et du Jockey. Son histoire était courte cette fois et positive. Il ne s'était absenté que pour aller toucher sa pension. Il avait aperçu au Théâtre royal de Covent-Garden, Jolly dans un état complet d'ivresse, mais il s'était abstenu de lui parler. Moins d'une heure après son arrivée, Peter était enfermé avec Kinine dans le laboratoire du pharmacien et il passa la soirée entière avec Tammy, le marguillier.

La semaine d'ensuite on annonça que M. Kinine vendait sa pharmacie et quittait la ville pour n'y plus revenir. Les uns disaient qu'il allait étudier pour se faire recevoir médecin; d'autres qu'il avait fait un héritage; d'autres enfin qu'il était ruiné. Le fait est qu'il partit et qu'on ne le revit plus à Muddleborough. La dernière fois que j'entendis parler de lui, il faisait un cours public sur l'électro-biologie, ou sur toute autre chose, — entrée deux pence par personne.

Par une coïncidence assez bizarre, dans la même semaine où Kinine céda la place à son successeur Bluster, qui tient encore sa pharmacie, Tammy, le marguillier, partit pour Manchester, sous prétexte d'acheter des marchandises, mais ce n'était pas l'époque de ses achats annuels. Il laissa la direction du magasin au jeune Binks, qui devait plus tard épouser mistress Tammy. M. Tammy fut absent six mois. Durant ce temps, la pauvre mistress Tammy disait à qui voulait l'entendre qu'elle en avait perdu la tête; et quand il revint, il était «aussi maigre qu'une belette, aussi chauve qu'un vautour et aussi jaune qu'une guinée.» Ainsi le déclarait miss Spark; mais très peu de gens le virent, car il se mit au lit et mourut, ne parlant dans son délire que de fourgons, de trésor, de doublons d'Espagne et du traître Peter. Le jour de son enterrement, tout fut connu. Tammy était allé en Portugal avec Peter, qui, après l'avoir conduit au milieu du pays, l'avait dénoncé à la police comme un espion hérétique et était décampé avec les mules, le bagage et tout l'argent destiné à l'achat de la vigne, des barriques à double fond, des voitures et de tous les compléments de l'entreprise.