Bientôt Léna debout devant une belle jeune femme dans un splendide salon, admire les longues boucles de sa chevelure. Cependant elle réprime à peine un soupir en pensant combien elle était folle de croire qu'un petit enfant accourrait à sa rencontre sur le seuil de la porte, se laisserait couvrir de caresses et retrouverait son nid sur le sein de sa mère comme aux jours d'autrefois. Ce n'en est pas moins avec un joyeux tressaillement d'orgueil qu'elle voyait sa fille si grande et si belle. «Léna!» c'est le nom de sa mère et le sien, mais la jeune femme ne se retourne pas à ce nom; ni au son de cette voix. Pauvre mère! Cette froide surprise! Ce doute! Quoi! si peu émue! Elle a pourtant les yeux de son père. Comment avec ces yeux-là, peut-elle regarder d'un air si étrange le visage que Claude aimait tant? Pauvre mère! Léna a perdu le petit enfant de ses songes et peut-être ne trouvera-t-elle pas une nouvelle fille. Non, c'est impossible!

Elle a tant de souvenirs à évoquer pour réveiller son instinct filial. Sûrement il lui suffira de lui apprendre qui elle est.

Elle ne lui avait pas encore dit son nom. Elle embrasse ses genoux et cherche à attendrir son orgueil en la pressant des plus touchantes questions de l'amour maternel; à chacune, elle s'arrête pour épier quelque émotion dans ce regard si froid! n'a-t-elle donc pas vu, l'oublieuse jeune fille, ces mêmes yeux la contempler lorsque dans son enfance elle trouvait à son réveil une femme penchée sur son berceau. Ces mêmes mains n'ont-elles pas orné souvent sa tête enfantine d'une guirlande des fleurs de la forêt, et cet air, cet air que son père aimait, combien de fois elle s'est endormie en l'écoutant!

Une inspiration soudaine venait de faire jaillir cet air de la poitrine de Léna. Ce n'était qu'un chant pour faire dormir les enfants; mais elle voulait essayer de son influence. La douce et vieille mélodie réveillerait peut-être les sympathies assoupies de la nature. Imagination bizarre en apparence et née de la crédulité de l'amour! Cet air! oh, comme la voix de Léna tremblait en le chantant! on eût dit un long et douloureux soupir, le dernier adieu de l'Espérance à la Joie et à l'Amour. Ce ne pouvait être un air banal, que cette mélodie à laquelle Claude d'Estrelle lui-même avait adapté de naïves paroles. Ces paroles et cette mélodie, ce visage si rêveur et si doux, cet oeil plein de tendresse, ces joues qui changeaient de couleur exerçaient un charme bien puissant. La main de Léna s'était posée avec amour sur la tête hautaine de sa fille émue et sa fille ne la repoussait pas. Oui, les souvenirs de son enfance semblaient à la fin se réveiller. Mais silence! on entend des pas sur l'escalier, ce sont les pas de l'homme que la fille de Léna aime et qui fier de son sang ne voudrait jamais s'allier au sang indien. Il y a lutte entre l'orgueil de la jeune femme et le charme dont elle sent déjà l'influence: c'est son orgueil qui l'emporte enfin et son orgueil l'égare jusqu'à lui faire dire à sa mère: «Nous ne devons jamais nous revoir!» Après cet adieu cruel elle offrit d'acheter le secret avec de l'or.

La pauvre mère s'enfuit comme épouvantée. Durant deux jours et deux nuits, elle poursuit sa route. Ses pieds brûlants ne s'arrêtent plus. On était à l'époque de la nativité du Sauveur; les portes et les coeurs étaient ouverts partout; les amis resserraient les liens de leur amitié et les ennemis se réconciliaient. Partout les lumières et les foyers étincelaient autour de Léna; mais son sentier n'en était pas moins glacé, triste emblème de sa destinée! Cependant l'oeil qui jamais ne se ferme et qui guide les oiseaux dans le ciel, observait aussi ses pas.

Léna tomba enfin de lassitude, dans la troisième nuit, sous un vieux chêne nu et dépouillé, ignorant où elle était. Pour son imagination souffrante et malade, la neige semblait être la seule chose qui n'eût pas changé en ce monde; et ce fut sur la neige qu'elle posa sa tête pour mourir.

Encore un peu plus loin, pauvre amie désolée! soutiens seulement tes pas qui chancellent jusqu'au premier coude du chemin. Mourir ici serait une trop dure destinée. Tu n'es plus qu'à une portée de flèche du bonheur. Écoute! Quelle mélodie s'élève dans l'air glacé de la nuit. C'est un hymne de Noël dont les doux sons parviennent sous le vieux chêne et excitent dans Léna au milieu de l'isolement de la mort le vague sentiment qu'un peu plus loin quelqu'un pourra recevoir son dernier soupir; peut-être son corps épuisé fut-il un instant ranimé par la puissante et mystérieuse impulsion de celui qui l'avait conduit là. Ses pieds la traînèrent encore jusqu'à l'entrée d'un grand village écarté, à la porte d'une maison de prières. D'abord elle ne put voir, car l'éclat soudain des lumières aveuglait ses yeux appesantis; elle ne put voir la foule composée de Peaux-Rouges et de Pâles-Visages, s'agiter, sous le souffle puissant d'un jeune et éloquent ministre de l'Évangile, comme les épis de blé sous le vent.

À la fin, son oreille saisit ces paroles consolantes:

«Une mère même peut oublier, mais moi, je n'oublierai point, dit le Seigneur.» Et la grande et poétique langue indienne sortant à flots harmonieux de la bouche du jeune prédicateur, tandis que son imagination essayait de peindre cet amour auquel le Sauveur divin comparait celui qu'il éprouvait pour ses élus, le plus dévoué des amours terrestres, l'amour d'une mère.

Il racontait une histoire gravée dans sa mémoire et si semblable à celle de Léna, que Léna ferma les yeux de peur de dissiper en le regardant un bienheureux songe. Car tandis que son oreille savourait les sons de cette voix, une folle espérance s'élevait ou s'abaissait avec elle dans son coeur: «Et moi aussi j'avais une mère, dit-il en finissant. Plût au ciel que je connusse sa destinée! J'ignore si elle vit à l'heure où je parle, mais ce que je sais bien c'est que, souffrante encore en cette vallée de larmes ou en paix dans le ciel, elle n'a point oublié Claude d'Estrelle!» En entendant ce nom, Léna ne poussa aucun cri, mais sa tête s'affaissa un peu plus sur sa poitrine. Son existence fut un instant suspendue et c'était une grâce de Dieu, car l'émotion l'eût tuée: ni les paroles du ministre, ni les prières, ni les hymnes, ni le bruit des pas ne purent la tirer de sa longue extase et quand elle reprit ses sens, elle se trouva appuyée sur le bras de son fils; elle vit son grand oeil noir fixé sur elle et rayonnant de tendresse; elle était sous le charme de ce regard, elle eût voulu toujours rester ainsi. Son coeur se trouvait sans force contre l'excès du bonheur. Tout ce qu'elle put dire fut de répéter les dernières paroles du jeune ministre: «Non, elle n'a pas oublié Claude d'Estrelle!» Alors, ses mains tremblantes cherchèrent à écarter les cheveux du front de son fils, pour mieux contempler son visage. Tout en lui rappelait celui qui n'était plus. La vie du jeune homme, consacrée à la nature et à Dieu, lui avait donné de vives perceptions. Son coeur était trop plein pour qu'il pût parler; mais il serrait sa mère dans ses bras en versant de délicieuses larmes. Les femmes sanglotaient à ce spectacle et les hommes d'une écorce plus rude ne se sentaient pas moins attendris; les Indiens mêmes des forêts voisines pleuraient comme des enfants, quand un vieillard, plein de sagesse et de reconnaissance pour l'auteur de tous ces biens, calma toute cette foule émue par un seul mot: «Prions!»