Quelle douce soirée après tant d'infortunes! Claude et sa femme, jeune et belle, s'empressaient autour de Léna avec une joie fière. Le récit de ses malheurs passés faisait couler leurs larmes; ils pansaient ses pieds meurtris; ils la faisaient asseoir entre eux deux, et la jeune femme pressait ce front halé, empreint de tant de souffrances contre ses cheveux blonds soyeux ou ses joues éclatantes de fraîcheur; Claude ne pouvait non plus se lasser de baiser ce pauvre front. Jamais foyer domestique ne vit une plus brillante, une plus heureuse nuit de Noël!
J'appris la fin de cette histoire, à mon retour dans le pays, en partie par le fils de Claude et de Léna, en partie par une femme qui ne pouvait prononcer le nom de sa mère sans une profonde amertume, sans une rougeur plus brûlante que la fièvre, alors que tous les faux amis et tous les gens à gages avaient fui loin d'elle, et que l'homme qui l'avait épousée pour l'or de son oncle, n'osait approcher d'un lit contagieux. Oh! combien elle regrettait alors ce visage aimant qu'elle avait si durement repoussé! Cette mélodie si triste et si touchante, qui avait autrefois charmé le sommeil dans son berceau, hantait son souvenir au milieu de ses douleurs. J'allai chercher Léna, et Léna vint. Son amour était l'amour véritable qui souffre en silence et n'oublie que le mal. Léna pressait de ses lèvres cette bouche brûlante, la disputant aux baisers de la mort. Elle répandit sur cet esprit en proie au remords, la rosée du pardon; la colombe céleste finit par se poser sur la couche fatale avec un rameau d'olivier. Il restait un dernier désir à la mourante, celui d'entendre l'air qui l'avait bercée. Léna ne voulut pas lui refuser cette consolation. Elle chanta donc au milieu de la chambre lugubre où commençait à s'étendre l'ombre de la mort; elle chanta son air favori; mais si sa voix s'efforçait d'être calme, son coeur saignait, car elle savait que celle qui l'écoutait, mourrait avec les derniers accords. Quand le chant qui berçait l'enfance de la malade eut cessé de résonner, nous la trouvâmes endormie du dernier sommeil.
Nous devions encore nous rencontrer souvent, Léna et moi. Sa vieillesse ressemblait à une belle soirée après une journée de pluie et d'orage. Elle lisait d'un oeil serein le Livre de la Vie arrivé pour elle à ses dernières pages. Entourée de ses petits enfants et de tous les petits enfants comme le divin maître, cette femme simple et naïve, mais grande par l'amour et la foi, semblait déjà appartenir au ciel.
XI — LE RETOUR DE L'ÉMIGRANT
ou
NOËL APRÈS QUINZE ANS D'ABSENCE.
Seize ans sont écoulés depuis le jour où, turbulent et mécontent jeune homme, je quittai l'Angleterre pour l'Australie. Pour la première fois j'étudiai sérieusement la géographie, quand je fis pivoter un grand globe terrestre, afin d'y chercher l'Australie méridionale, la colonie alors à la mode. Mes tuteurs, j'étais orphelin, furent charmés de se débarrasser d'un personnage si tracassier; je me trouvai donc bientôt le fier possesseur d'un lot de terre urbaine et d'un lot de terre rurale dans la colonie modèle de l'Australie méridionale.
Mon voyage fut assez agréable sur un excellent navire, avec la meilleure table tous les jours, et personne pour me dire: «Charles, c'est assez de vin comme cela!» C'était dans des circonstances bien différentes que se trouvaient beaucoup de mes compagnons d'émigration. Parmi eux des pères et des mères de famille, avec leur enfants, avaient quitté de confortables demeures, de bons petits revenus, de jolies propriétés ou des professions respectables, séduits par les orateurs des meetings publics ou par ces éblouissants prospectus qui décrivent les charmes de la vie coloniale dans une colonie modèle.
J'appris à fumer, à boire du grog et à briser d'une balle de fusil ou de pistolet une bouteille suspendue à un bout de vergue. Nous avions à bord de très aimables vauriens, des ex-cornettes, des ex- lieutenants, des anciens employés du gouvernement, des avocats sans cause, des médecins sans malades, des fruits-secs d'Oxford, la bourse aussi vide que la tête pour la plupart, mais de bonne mine et bien mis. Bon nombre avaient fumé dans de magnifiques pipes d'écume de mer, sablé le champagne, le bourgogne et le vin du Rhin, échangé des coups d'épée ou de pistolet, galopé dans les courses au clocher, et contracté des dettes dans toutes les capitales de l'Europe. Ces fils de famille fumèrent mes cigares, me permirent de leur payer du champagne, et m'enseignèrent, moyennant quelques menus frais, l'art de jouer au whist, à l'écarté et à la mouche dans le style fashionable; ils m'apprirent aussi à recevoir avec la hauteur convenable les avances des passagers du second ordre.
À la fin des cent jours de notre traversée, j'étais remarquablement changé, mais valais-je mieux? Là était la question: car mes nouveaux amis m'avaient inculqué leurs grands principes: regarder tout travail comme dégradant, et les dettes comme séant à merveille à un gentleman. Les idées que je m'étais faites d'une colonie modèle, avec tous les éléments de la civilisation, telle qu'on nous la promettait à Londres, furent un peu renversées quand j'aperçus en débarquant, dans l'espace même que devait envahir la marée haute et sur la plage sablonneuse, des monceaux de meubles, un ou deux pianos, un grand nombre d'armoires et de commodes, et, — je m'en souviens surtout, — un grand coffre en chêne bardé de fer, à moitié plein de sable, et vide du reste. La cause de cet abandon de mobilier me fut clairement expliquée par la demande qu'on me fit de dix livres sterlings pour transporter mes bagages à, la ville d'Adélaïde, distante de sept milles du port, sur un chariot attelé de boeufs. Notez que lesdits bagages ne formaient pas la moitié du chargement. La ville même d'Adélaïde, si magnifique en aquarelle dans les salons de la Société d'émigration à Londres, n'était à cette époque qu'un amas pittoresque, si l'on veut, mais à coup sûr très peu confortable, de tentes en toile, de huttes en boue, et de cottages en bois, un peu plus grands que le chenil d'un chien de Terre-neuve, mais dont la location coûtait aussi cher que celle d'un manoir rural dans n'importe quel comté d'Angleterre.