Mon intention n'est pas de raconter ici la rapide décadence de la colonie modèle et des colons de l'Australie méridionale, ni l'élévation et le progrès des mines de cuivre. Je ne restai pas assez longtemps à Adélaïde pour être témoin de ces doux événements. Dans le premier sauve-qui-peut général, j'acceptai l'offre d'un homme qui, sous une rude enveloppe, avait de grandes qualités, une espèce de diamant brut, un colon de la vieille colonie, qui avait traversé tout le pays pour venir vendre aux Adélaïdiens un lot de bêtes à cornes et de chevaux. Je fus redevable de sa faveur à l'habileté que j'avais déployée en saignant un poulain de prix dans un moment critique. C'était l'une des rares choses utiles que j'eusse apprises en Angleterre. Tandis que mes fashionables compagnons, cruellement désappointés s'enivraient jusqu'à se donner le delirium tremens, s'enrôlaient dans la police, acceptaient des emplois de bergers, piquaient l'assiette de gens de rien, suppliaient les capitaines en partance de les laisser regagner l'Angleterre sur le gaillard d'avant, il m'offrit de m'emmener avec lui sur sa terre dans l'intérieur, et de faire de moi un homme. Tournant le dos à l'Australie méridionale, j'abandonnai à la nature mon lot rural, situé sur une hauteur inaccessible, et je vendis mon lot urbain pour cinq livres. Le travail, je commençai à m'en apercevoir, était le seul moyen de se tirer d'affaire dans une colonie, plus encore qu'ailleurs.
Me voilà donc parti pour le Bush lointain et les plaines solitaires d'un district où la colonisation en était à ses débuts; constamment exposé aux attaques des sauvages Indiens, constamment occupé à surveiller les bergers presque aussi sauvages du gros et du petit bétail de mon nouveau patron, tantôt passant des jours entiers à cheval, tantôt forcé de donner toute mon attention aux détails d'un vaste établissement agricole, j'eus bientôt fait «peau neuve.»
Mes prétentions fashionables se trouvaient mises à néant; ma vie devint une réalité qui dépendait de mes propres efforts. Ce fut alors que mon coeur changea à son tour; ce fut alors que je commençai à penser tendrement aux frères et aux soeurs que j'avais laissés derrière moi et tant négligés aux jours de mon égoïsme. Rarement l'occasion de leur faire parvenir mes lettres s'offrait plus de deux fois l'an; mais la plume, qui me répugnait tant jadis, devint ma grande ressource aux heures de loisir. Combien de fois, assis dans ma hutte, j'ai passé une partie de la nuit à confier au papier mes pensées, mes sentiments, mes regrets! Cependant le feu allumé devant cette hutte et autour duquel étaient étendus mes hommes endormis, me faisait souvenir que je n'étais pas seul dans le grand désert pastoral qui se déroulait à plusieurs centaines de milles autour de moi. Puis soudain des sons étranges parlaient à mon esprit comme la voix de ces contrées étranges où j'étais transplanté. C'étaient le hurlement du dingo, espèce de chien-loup, rôdant autour de nos bergeries; l'aboiement de défi des chiens vigilants; le cri des oiseaux nocturnes; les chants sauvages des indigènes exécutant sur les hauteurs montagneuses leurs danses fantastiques, et jouant des drames où ils représentaient le meurtre de l'homme blanc et le pillage de ses troupeaux. Quand ces bruits parvenaient à mon oreille, mes yeux se portaient instinctivement sur le râtelier auquel étaient suspendues mes armes chargées, et hors de la hutte, à l'endroit où le rebelle irlandais O'Donohue et l'ancien braconnier Giles Brown, transformés en sentinelles fidèles, se promenaient en long et en large, le fusil sur l'épaule, prêts à mourir plutôt que de se rendre. Dans ce vaste désert, tous les petits soucis de la vie des cités, toutes les petites roueries de la spéculation, tous les petits moyens de garder les apparences, devenaient inutiles et s'oubliaient bientôt. Non seulement je lus et relus le peu de livres que je possédais, mais je les appris par coeur. Si, dans la matinée, je fatiguais les chevaux pour faire mes rondes, si je maintenais la paix entre mes hommes par de rudes paroles et même par des coups; assis à l'écart, dans la soirée, j'ouvrais la Bible et je me laissais absorber tout entier dans les pérégrinations d'Abraham, les épreuves de Job ou les Psaumes de David; puis, passant de la loi ancienne à la loi nouvelle, je suivais saint Jean dans un désert qui n'était pas sans ressemblance avec celui que j'avais sous les yeux; ou j'écoutais, loin des villes, «le Sermon sur la montagne.» D'autres fois, lorsque je traversais à pied les forêts, j'y répétais le dialogue des personnages de Shakespeare ou, à l'aide d'une traduction de Pope, les discours des héros d'Homère, que je pouvais souvent m'appliquer à moi-même; car, dans ces régions solitaires, comme ces héros, j'étais chef guerrier et presque prêtre. En effet, survenait-il une mort, je lisais le service funèbre. Ce fut ainsi que je refis mon éducation.
Aux heures où je me rappelais mes amis négligés, les occasions perdues et les scènes riantes de mon comté natal, j'aimais surtout à me figurer que j'assistais encore aux fêtes de Noël dans ma vieille Angleterre bien-aimée.
Pendant notre été brûlant du mois de décembre, en Australie, quand la grande rivière qui arrosait et bornait nos pâturages n'était plus qu'une suite d'étangs, en grande partie desséchés, quand nos troupeaux pantelaient autour de moi, à l'heure tranquille du soir; quand les étoiles, brillant d'un éclat inconnu aux climats septentrionaux, réalisaient l'idée de la nuit bienheureuse où l'étoile de Bethléem apparut et guida les rois d'Orient dans leur pieux pèlerinage, mes pensées voyageaient à travers la mer. Je ne sentais plus la chaleur étouffante; je n'entendais plus le cri des oiseaux de nuit ni les hurlements du dingo. J'étais au-delà des mers, au milieu de ceux qui célébraient la Noël; je voyais les joyeux visages de mes proches et de mes amis rayonner autour de la table de Noël; on disait les grâces; on proposait un toast… un toast aux absents; lorsqu'on prononçait mon nom, les plus gais visages devenaient tristes. Alors je me réveillais de mon rêve; je me retrouvais seul et je pleurais. Mais une vie d'action ne laisse pas de temps pour les chagrins inutiles, bien qu'elle en laisse assez pour les réflexions et les projets d'avenir. Je résolus donc, après beaucoup de visions semblables, qu'un temps viendrait où par une belle soirée de Noël, l'Australien lui-même répondrait au toast porté: «aux amis absents!»
Ce temps est, en effet, venu, l'année même qui a terminé le dernier demi-siècle. Un travail sérieux, une sage économie m'avaient fait prospérer. Le riche district, dont j'avais été l'un des premiers pionniers, s'était colonisé et pacifié sur toute l'étendue qu'embrasse la rivière. Les sauvages Myals s'étaient laissé apprivoiser, avaient renoncé à leur indépendance et s'offraient eux-mêmes pour garder nos troupeaux. Des milliers de bêtes à laine sur les collines et de bêtes à cornes dans les riches prairies m'appartenaient; la hutte d'écorce s'était changée en un cottage entouré de balcons comme les chalets suisses. Intérieurement les livres et les tableaux ne formaient pas une insignifiante part du mobilier. J'avais des voisins à la distance d'une promenade à cheval; et de douces voix d'enfants réveillaient souvent l'écho du rivage.
Alors je me dis à moi-même: «maintenant je puis retourner… non pour ne plus revenir, car la terre que j'ai conquise sur le désert sera ma demeure pour le reste de ma vie; mais je retournerai pour serrer les mains qui depuis tant d'années désirent serrer les miennes; pour sécher les larmes que des soeurs chéries répandent, quand elles pensent à moi, le banni volontaire; pour prendre sur mes genoux ces pauvres petites à qui l'on apprend à prier pour leur oncle dans un lointain pays au-delà de la vaste et profonde mer.» Peut-être avais-je aussi l'arrière-pensée de décider quelque visage de la vieille Angleterre, quelque vrai coeur anglais, à partager ma demeure pastorale.
Je retournai donc, et je foulai de nouveau le sol de la mère- patrie. La, folle attente du jeune homme avait été déçue; mais j'avais réalisé de meilleures espérances. Si je ne revenais pas chargé de trésors; pour rivaliser avec les objets de ma juvénile et jalouse vanité, je revenais reconnaissant, satisfait de moi- même, indépendant, pour revoir une fois encore mon pays natal et retourner me fixer sur la terre de mon adoption.
On était au milieu de l'hiver, quand je débarquai à un petit port de l'extrémité occidentale de l'Angleterre, car mon impatience me fit profiter, durant un calme dans le canal d'Irlande, du premier bateau de pêcheur qui nous accosta.
Plus nous approchions, plus croissait mon impatience d'être à terre. Je voulus absolument me mettre à l'une des rames, et, à peine le bateau eut-il touché le fond, que me jetant dans l'eau, je gagnai à gué le rivage. Oh! gens du grand monde à qui la vie est si facile! il y a des plaisirs que vous ne goûterez jamais, et parmi ces plaisirs-là, l'enthousiasme, l'admiration profondément sentie de l'habitant des plaines pastorales, quand il se retrouve sur le sol paternel, au milieu des jardins de l'Angleterre.