Oui, jardin est le seul mot qui exprime bien l'aspect de notre Angleterre, surtout dans l'ouest où le myrte conserve sa feuille verte et lustrée, tout l'hiver, et où les routes, près de toutes les villes, sont bordées de charmants cottages. Je trouvais, à chaque mille, un nouvel objet d'admiration; j'admirais surtout le coloris frais et sain des gens du peuple. Les robustes jeunes filles, au teint pourtant si délicat, revenant en grand nombre du marché le panier à la main, n'étaient pas la moins attrayante des surprises, pour un homme habitué, depuis longtemps, à vivre dans une contrée où l'arrivée d'un joli visage blanc et rose était un événement.
L'approche de la première grande ville me fut signalée par des indices moins agréables, et même très pénibles. Des mendiants, couverts de haillons, se tenaient sur mon passage et invoquaient la charité du voyageur; d'autres personnes d'un extérieur non moins digne de pitié, ne mendiaient pas, mais semblaient si exténuées, si souffreteuses que mon coeur saignait. Il n'y eut aucune des mains tendues vers moi qui ne reçût mon aumône. Je donnais également à celles qui n'osaient la réclamer, au grand étonnement du cocher, qui s'étonna bien davantage quand je lui dis que je venais d'un pays où il n'y avait d'autres pauvres que les ivrognes et les fainéants.
À mon entrée dans une grande ville, le tumulte, le tourbillon des passants à pied, à cheval, en véhicules de toutes sortes, m'étourdit. J'eus une espèce de cauchemar. Les signes extérieurs de la richesse, les conforts de la civilisation, allant au-devant de tous les besoins imaginables, avaient un air tout à fait étrange pour moi qui sortais d'un pays où le travail valide était constamment requis; où on n'hésitait pas à entreprendre le plus long voyage, à travers des déserts non frayés, avec une couverture et un pot d'étain, pour tout équipement et tout appareil culinaire.
Je consultai le maître de l'auberge pour lui demander si je pourrais gagner en deux jours le Yorkshire, car il me tardait d'être avec mes amis. «Si vous couchez ici ce soir,» me répondit- il, «vous pourrez arriver à temps demain, par le chemin de fer, pour prendre votre part de la fête de Noël…» Jamais je ne me serais imaginé cela, et je ne me faisais qu'une idée bien vague de ce que pouvait être un chemin de fer.
Arrivé, le lendemain matin, au débarcadère, juste à temps pour prendre place dans le train de départ, je fus un peu déconcerté quand, au bruit strident d'un sifflet, la locomotive se mit en mouvement et nous nous sentîmes emportés comme dans un tourbillon. J'avais honte de ma peur, et pourtant bien des gens dans ce convoi auraient reculé durant un voyage de mer comme celui que je venais de faire et trouvé peut-être plus effrayant encore un des solitaires voyages à cheval dans le Bush de l'Australie, qui me semblaient à moi tout naturels. J'atteignis sans accident la station voisine d'York. Là je devais prendre un moyen de transport particulier pour atteindre, par une route de traverse, la maison où l'un de mes frères faisait valoir une ferme de quelques centaines d'acres de ses propres terres, et réunissait, je le savais, à l'époque de la Noël, le plus grand nombre possible des membres de la famille.
La petite auberge, dans laquelle j'étais descendu, me fournit un cabriolet conduit par un postillon, visiblement tombé en décadence. Quand je voulus le questionner, je retrouvai dans mon nouveau compagnon une ancienne connaissance. Cependant je ne lui révélai pas tout d'abord qui j'étais. Mon aîné de quelques années seulement, mais aigri par la perte de son métier, menacé de la misère, n'ayant plus qu'une santé ruinée, le pauvre postillon envisageait la vie d'un tout autre point de vue que tous ceux avec qui j'avais lié conversation. Sur toute ma route à travers l'Angleterre, l'état de prospérité visible des voyageurs de première classe m'avait frappé. Pour lui, au contraire, il avait tout perdu, son emploi et sa gloire; il était obligé «de faire tout, de porter tout,» au lieu de son ancien costume si pimpant, de son ancien métier si agréable! Adieu la veste écarlate, adieu le joyeux galop, les généreux pourboires des voyageurs, les bons dîners des hôtels où s'arrêtaient les chaises de poste! Dans son humour noir, l'infortuné avait à raconter vingt histoires plus tristes que la sienne et dont les héros étaient d'anciens maîtres de postes réduits à entrer au dépôt de mendicité, des cochers mendiant leur pain avec la main qui conduisait naguère quatre chevaux à longues guides, des fermiers descendus au métier de laboureurs salariés: ces récits se terminaient par une lamentation sur la destinée de ceux qui n'étaient pas assez forts pour suivre la course du progrès en Angleterre. Je commençai alors à reconnaître moi-même qu'il pouvait y avoir deux faces à ce séduisant tableau qu'on admire à travers les glaces d'un wagon de première classe.
Les jouissances du luxe, les douceurs de la vie que procurent les taxes et les droits payés pour les barrières, valent bien ce qu'elles coûtent pour ceux qui peuvent les payer. Mais ceux qui ne le peuvent pas, feront mieux de chercher fortune aux colonies. Pensant et parlant ainsi, à mesure que j'approchais de l'endroit où je devais apparaître à l'improviste devant une réunion de mes parents, je sentais mon premier enthousiasme s'évanouir. Mon coeur avait d'abord été rempli d'une joie expansive par la fière conscience d'avoir été l'artisan de ma fortune, et par la beauté des scènes de l'hiver, car l'hiver couvrant de ses blanches stalactites les arbres et le feuillage, avait une éblouissante beauté pour des yeux accoutumés, comme les miens, à la perpétuelle et brune verdure de l'Australie semi-tropicale. Je répondais gaiement au «bonsoir, monsieur,» des paysans qui passaient à côté de nous, et les vigoureuses bouffées de ma pipe favorite mêlaient leurs nuages à ceux qu'exhalait notre hôte en sueur. Mais les tristes histoires que le postillon se plaisait à raconter avaient refroidi beaucoup ma bonne humeur. Je laissai ma pipe s'épuiser et s'éteindre; mon menton retomba tristement sur ma poitrine. Puis tout-à-coup je lui demandai s'il connaissait les Barnards? «Oh! oui, il les connaissait tous. M. John avait eu une chance toute particulière, car le chemin de fer passait à travers une de ses fermes. Il avait mené un monsieur et sa dame aux noces de miss Marguerite et conduit une voiture de deuil à l'enterrement de miss Marie. La jument du cabriolet avait appartenu à M. John; et ça avait été autrefois un fameux cheval de chasse. M. Robert l'avait traité lui-même pour des rhumatismes.» Je lui demandai s'il ne connaissait pas d'autres membres de la famille. Oh! si fait, je connais, c'est-à-dire, je connaissais aussi M. Charles; mais celui-là, est parti pour les pays étrangers. Les uns disent qu'il y est mort, qu'il s'est fait tuer, pendre… ou quelque chose d'approchant; d'autres assurent qu'il a fait fortune. C'était un fameux gaillard, celui-là. Bien des fois il s'est mis en campagne avec quelqu'un de ma connaissance toute particulière pour tendre des pièges aux lièvres ou enfumer des faisans. Je porte encore au front la marque d'un coup que je reçus en tombant le jour où celui que je veux dire mit un bouchon de genêts épineux dans la queue d'un cheval que je dressais. C'était un drôle de corps, sur mon âme! Il ne restait guère de bon sentiment dans le coeur du pauvre diable de postillon. La perte de son emploi, la misère, la boisson, avaient terriblement changé le beau et vigoureux gaillard qui paraissait avoir à peine dix ans de plus que moi, à l'époque de mon départ d'Angleterre. «Eh quoi! Joe,» lui dis-je en me tournant tout à fait vers lui, vous ne semblez pas vous souvenir de moi. Je suis Charles Barnard. «Bon Dieu, monsieur!» me répondit-il d'un ton pleureur et servile: «Je vous en demande bien pardon, Vous êtes devenu un homme si important! J'étais toujours sûr que vous iriez loin. Ainsi donc vous allez dîner avec M. John! Ah çà, monsieur, j'espère qu'en faveur de la vieille connaissance, vous n'oublierez pas ma tirelire de Noël?» Je me sentis repoussé par ces paroles; j'aurais voulu être déjà de retour eu Australie. Mon esprit commençait à concevoir des craintes sur la sagesse de ma visite imprévue à ma famille.
Il faisait un beau clair de lune quand notre cabriolet entra dans le village. J'avais encore un mille à faire à pied, car je voulais me débarrasser du bavardage peu récréatif de Joe. Laissant donc l'ex-postillon se régaler d'un souper chaud et noyer ses soucis dans des flots d'ale, je marchai rapidement jusqu'à proximité de la vieille maison, autrefois le manoir patrimonial; mais les terres en avaient été depuis longtemps divisées. Je m'arrêtai. Mon courage faiblit au moment où je traversai la grille, dont le bruit fit aboyer violemment les chiens. J'étais un étranger pour eux, Les chiens qui me connaissaient étaient morts depuis longtemps. Deux fois je fis le tour de la maison, réprimant avec peine mon émotion, avant de trouver le courage d'approcher de la porte. Les éclats de rire, la joyeuse musique qui résonnait de temps en temps, les lumières qui voltigeaient d'une croisée à l'autre dans les chambres d'en haut, me remplissaient d'émotions à la fois douces et pénibles qui depuis longtemps m'étaient inconnues. Il y avait du roman dans ma mystérieuse arrivée; mais le roman a toujours sa part dans une vie de solitude. Très déraisonnablement, j'éprouvai d'abord une certaine vexation de voir qu'on était si joyeux en mon absence; mais, l'instant d'après, de meilleurs sentiments prévalurent. Je m'approchai de la porte que je reconnaissais si bien, et je frappai un grand coup. La servante ouvrit sans me faire de question, car on attendait beaucoup de convives. Au moment où je me baissais pour me débarrasser de mon manteau et de mon chapeau, une jolie enfant en robe blanche descendit l'escalier en courant, jeta ses bras autour de mon cou, m'appliqua un gros baiser et s'écria: «Je vous ai attrapé sous le gui, cousin Alfred.» Puis, presque aussitôt, en me regardant avec ses grands yeux bruns timides: «Qui êtes-vous donc? êtes-vous encore un nouvel oncle?» Oh! combien mon coeur se sentit soulagé! L'enfant avait saisi une ressemblance; je ne serais donc pas méconnu par les miens! Tous mes plans, tous mes préparatifs furent oubliés; j'étais au milieu d'eux; et je voyais, après quinze ans, le foyer de Noël, la table de Noël, les visages de Noël dont j'avais si souvent rêvé.
Décrire cette nuit-là me serait impossible. Longtemps après minuit, nous étions encore assis tous ensemble. Les enfants ne voulaient pas quitter mes genoux pour aller au lit; mes frères ne se lassaient pas de me regarder; mes soeurs étaient groupées autour de moi, baisaient mes joues barbues et brunies, et pressaient mes mains brûlées du soleil. Je verrai peut-être encore bien de nouvelles et riantes scènes de Noël, mais jamais une Noël semblable à celle qui accueillit le banni volontaire à son retour.
Cependant, quoique l'Angleterre ait ses bienheureuses saisons et ses joyeuses fêtes, en tête desquelles figure la Noël, et quoique cette Noël-là doive bien des fois encore revivre dans ma mémoire, je ne puis rester en Angleterre. Ma vie a pris le moule de mon pays adoptif. Là où j'ai fait ma fortune, là je dois en jouir. Les entraves, les conventions, les liens créés par les divisions infinies de la société, sont plus que je ne puis supporter. Le souci semble siéger sur tous les fronts, et, sur un trop grand nombre, le dédaigneux orgueil d'une supériorité sociale imaginaire.