J'emmenai John à mon château, et nous y passâmes une journée de bonheur. Notre association prospéra. Mon ami suppléa à tout ce qui me manquait, comme je l'avais bien prévu; il m'aida à me corriger en m'aidant à faire fortune, et montra ainsi largement sa reconnaissance de ce que j'avais moi-même fait pour lui en l'associant à moi au lieu de le laisser mon commis.

Je ne suis pas cependant très riche, car je n'ai jamais eu l'ambition de le devenir, dit le parent pauvre en jetant un coup d'oeil sur le feu et se frottant les mains; mais j'en ai assez. Je suis au-dessus de tous les besoins et de tous les soucis, grâce à ma modération. Mon château n'est pas un magnifique château; mais il est très confortable: l'air y est doux, on y goûte tous les charmes du bien-être domestique.

Notre fille aînée, qui ressemble beaucoup à sa mère, a épousé le fils aîné de John Spatter. Nos deux familles sont doublement unies par les liens de l'amitié et de la parenté. Quelles soirées agréables que celles où, étant rassemblés devant le même feu, comme cela nous arrive souvent, nous nous entretenons, John et moi, de notre jeunesse et du même intérêt qui nous a toujours attachés l'un à l'autre!

Je ne sais pas réellement, dans mon château, ce que c'est que la solitude. J'y vois toujours arriver quelques-uns de nos enfants et de nos petits-enfants. Délicieuses sont ces voix enfantines, et elles réveillent un délicieux écho dans mon coeur. Ma très chère femme, toujours dévouée, toujours fidèle, toujours tendre, toujours attentive et empressée, est la principale bénédiction de ma maison, celle à qui je dois la source de toutes les autres. Nous sommes une famille musicienne, et lorsque Christiana me voit parfois un peu fatigué ou prêt à devenir triste, elle se glisse au piano et me chante un air qui me charmait jadis, à l'époque de nos fiançailles. J'ai la faiblesse de ne pouvoir entendre chanter cet air par tout autre qu'elle. On le joua un soir au théâtre où j'avais conduit le petit Franck, et l'enfant me dit, tout surpris: «Cousin Michel, de quels yeux ces larmes brûlantes sont elles tombées sur ma main?»

Tel est mon château et telles sont les particularités réelles de ma vie. J'y amène quelquefois le petit Franck. Il est le bienvenu de mes petits-enfants et ils jouent ensemble. À cette époque de l'année, — à Noël et au jour de l'An, — je suis rarement hors de mon château. Car les coutumes et les souvenirs de cette saison semblent m'y retenir; les préceptes de ces fêtes chrétiennes semblent me rappeler qu'il est bon d'être dans mon château.

Et ce, château est? — observa une grande et bienveillante voix de la famille. — Oui, je vais vous le dire, répondit le parent pauvre secouant la tête et regardant le feu, — mon Château est un château en l'air[1]. John, notre estimable hôte, l'a deviné. Mon château est dans l'air. J'ai fini, soyez indulgents pour mon histoire.

II — L'HISTOIRE DE L'ENFANT.

Il y avait une fois un voyageur, il y a de cela bien des années, et le voyageur partit pour un voyage. C'était un voyage magique, qui devait sembler très long lorsqu'il le commença et très court lorsqu'il eut fait la moitié du chemin.

Pendant quelque temps il voyagea le long d'un sentier assez sombre, sans rien rencontrer, jusqu'à ce qu'enfin il aperçût un joli petit enfant; le voyageur demanda à l'enfant: «Que fais-tu ici?» Et l'enfant répondit: «Je suis toujours à jouer, viens jouer avec moi.»

Le voyageur joua avec cet enfant toute la journée, et ils menèrent joyeuse vie tous les deux. Le ciel était si bleu, le soleil était si brillant, l'eau était si étincelante, les feuilles étaient si vertes, les fleurs étaient si fraîches, ils entendirent chanter tant d'oiseaux et virent tant de papillons, que tout leur paraissait superbe. C'était la saison du printemps. Quand il pleuvait, ils aimaient à regarder tomber les gouttes de la pluie et à respirer les odeurs des plantes. Quand il ventait, c'était charmant d'écouter le vent et d'imaginer qu'il se parlait à lui- même ou à ceux qui pouvaient le comprendre. D'où vient-il ainsi? se demandaient le voyageur et l'enfant, tandis qu'il sifflait, hurlait, poussait les nuages devant lui, courbait les arbres, tourbillonnait dans les cheminées, ébranlait la maison et soulevait les vagues d'une mer furieuse. Mais neigeait-il? encore mieux, car ils n'aimaient rien tant que de regarder descendre les flocons de neige semblables au duvet qui se détacherait de la poitrine d'une myriade d'oiseaux blancs, et quel plaisir de voir cette belle neige s'épaissir sur la terre, puis d'écouter le silence sur les routes et les sentiers de la campagne!