Ma sœur ne restait jamais seule; mais Joe voulut bien prendre soin d'elle toute l'après-midi du dimanche, et Biddy et moi nous sortîmes ensemble. C'était par un beau jour d'été. Quand nous eûmes traversé le village, passé l'église et puis le cimetière, et que nous fûmes sortis des marais, j'aperçus les voiles des vaisseaux gonflées par le vent; et je commençai alors, comme toujours, à mêler miss Havisham et Estelle aux objets que j'avais sous les yeux. Nous nous assîmes au bord de la rivière, où l'eau en bouillonnant venait se briser sous nos pieds; et ce doux murmure rendait encore le paysage plus silencieux qu'il ne l'eût été sans lui. Je trouvai que l'heure et le lieu étaient admirablement choisis pour faire mes plus intimes confidences à Biddy.

«Biddy, dis-je, après lui avoir recommandé le secret, je veux devenir un monsieur.

—Oh! moi, à ta place, je n'y tiendrais pas! répondit-elle; ça n'est pas la peine.

—Biddy, repris-je d'un ton un peu sévère, j'ai des raisons toutes particulières pour vouloir devenir un monsieur.

—Tu dois les savoir mieux que personne, Pip; mais ne penses-tu pas être plus heureux tel que tu es?

—Biddy! m'écriai-je avec impatience, je ne suis pas heureux du tout comme je suis. Je suis dégoûté de mon état et de la vie que je mène. Je n'ai jamais pu y prendre goût depuis le commencement de mon apprentissage. Voyons, Biddy, ne sois donc pas bête.

—Ai-je dit quelque bêtise? dit Biddy en levant tranquillement les yeux et les sourcils. J'en suis fâchée, je ne l'ai pas fait exprès. Tout ce que je désire, c'est de te voir heureux et en bonne position.

—Eh bien! alors, sache une fois pour toutes que jamais je ne serai heureux; qu'au contraire, Biddy, je serai toujours misérable, tant que je ne mènerai pas une vie autre que celle que je mène aujourd'hui.

—C'est dommage!» dit Biddy en secouant la tête avec tristesse.

Dans ce singulier combat que je soutenais avec moi-même, j'avais si souvent pensé que c'était dommage de penser ainsi, qu'au moment où Biddy avait traduit en paroles ses sensations et les miennes, je fus presque sur le point de verser des larmes de dépit et de chagrin. Je lui répondis qu'elle avait raison; que je sentais que cela était très regrettable, mais que je n'y pouvais rien.