«Si j'avais pu m'y habituer, dis-je en arrachant quelques brins d'herbe pour donner le change à mes sentiments, comme le jour où, dans la brasserie de miss Havisham, j'avais arraché mes cheveux et les avais foulés aux pieds; si j'avais pu m'y faire, ou si seulement j'avais pu conserver la moitié du goût que j'avais pour la forge, quand j'étais tout petit, je sais que cela eût beaucoup mieux valu pour moi. Toi, Joe et moi, nous n'eussions manqué de rien. Joe et moi, nous eussions été associés après mon apprentissage, et j'aurais pu t'épouser et nous serions venus nous asseoir ici par un beau dimanche, bien différents l'un pour l'autre de ce que nous sommes aujourd'hui. J'aurais toujours été assez bon pour toi, n'est-ce pas Biddy?»

Biddy soupira en regardant les vaisseaux passer au loin et répondit:

«Oui, je ne suis pas très difficile.»

Je ne pouvais prendre cela pour une flatterie; mais je savais qu'elle n'y mettait pas de mauvaise intention.

«Au lieu de cela, dis-je en continuant à arracher quelques brins d'herbe et à en mâcher un ou deux; vois comme je vis, mécontent et malheureux.... Et que m'importerait d'être grossier et commun, si personne ne me l'avait dit!»

Biddy se retourna tout à coup de mon côté et me regarda avec plus d'attention qu'elle n'avait regardé les vaisseaux.

«Ce n'était pas une chose très vraie ni très polie à dire, fit-elle en détournant les yeux aussitôt. Qui t'a dit cela?»

Je fus déconcerté, car je m'étais lancé dans mes confidences sans savoir où j'allais; il n'y avait pas à reculer maintenant, et je répondis:

«La charmante jeune demoiselle qui est chez miss Havisham. Elle est plus belle que personne ne l'a jamais été; je l'admire et je l'adore, et c'est à cause d'elle que je veux devenir un monsieur.»

Après cette folle confession, je jetai toute l'herbe que j'avais arrachée dans la rivière, comme si j'avais eu envie de la suivre et de me jeter après elle.