—Biddy! m'écriai-je en me levant, en jetant mes bras à son cou et en l'embrassant, je te dirai toujours tout.

—Jusqu'au jour où tu seras devenu un monsieur, dit Biddy.

—Tu sais bien que je ne serai jamais un vrai monsieur, ce sera donc toujours ainsi, non pas que j'aie quelque chose à te dire, car tu sais maintenant tout ce que je pense et tout ce que je sais.

—Ah! murmura Biddy, en portant ses yeux sur l'horizon; puis elle reprit sa plus douce voix pour me dire de nouveau: allons-nous un peu plus loin ou rentrons-nous à la maison?»

Je dis à Biddy que nous irions un peu plus loin. C'est ce que nous fîmes; et cette charmante après-midi d'été se changea en un soir d'été magnifique. Je commençais à me demander si je n'étais pas infiniment mieux sous tous les rapports, et plus naturellement placé dans les conditions où je me trouvais depuis mon enfance, que de jouer à la bataille dans une chambre éclairée par une chandelle, où les pendules étaient arrêtées et où j'étais méprisé par Estelle. Je pensais que ce serait un grand bonheur si je pouvais m'ôter Estelle de la tête, ainsi que toutes mes folles imaginations et tous mes souvenirs, et si je pouvais prendre goût au travail, m'y attacher et réussir. Je me demandais si Estelle étant à côté de moi à la place de Biddy, elle ne m'eût pas rendu très malheureux. J'étais obligé de convenir que cela était très certain, et je me dis à moi-même:

«Pip, quel imbécile tu fais, mon pauvre garçon!»

Nous parlions beaucoup tout en marchant, et tout ce que disait Biddy me semblait juste. Biddy n'était jamais impolie ni capricieuse; elle n'était pas Biddy un jour et une autre personne le lendemain. Elle eût éprouvé de la peine et non du plaisir à me faire du chagrin, et elle eût de beaucoup préféré blesser son propre cœur que de blesser le mien. Comment se faisait-il donc que je ne l'aimais pas mieux que l'autre?

«Biddy, disais-je, tout en retournant au logis, je voudrais que tu puisses me ramener au sens commun.

—Je le voudrais aussi, répondit Biddy.

—Si seulement je pouvais devenir amoureux de toi.... Ne te fâche pas si je parle aussi franchement à une vieille connaissance....