J'eus l'œil sur Orlick par la suite, et toutes les fois qu'une circonstance favorable se présentait pour qu'il manifestât à Biddy l'émotion qu'elle lui causait, je me mettais entre lui et elle, pour atténuer cette démonstration. Orlick avait pris pied dans la maison de Joe, surtout depuis l'affection que ma sœur avait prise pour lui; sans cela, j'aurais essayé de le faire renvoyer. Orlick comprenait parfaitement mes bonnes intentions à son égard, et il y avait de sa part réciprocité, ainsi que j'eus l'occasion de l'apprendre par la suite. Or, comme si mon esprit n'eût pas été déjà assez troublé, j'en augmentai encore la confusion en pensant, à certains jours et à certains moments, que Biddy valait énormément mieux qu'Estelle, et que la vie de travail simple et honnête dans laquelle j'étais né n'avait rien dont on dût rougir, mais qu'elle offrait au contraire des ressources fort suffisantes de considération et de bonheur. Ces jours-là, j'arrivais à conclure que mon antipathie pour le pauvre vieux Joe et la forge s'était dissipée, et que j'étais en bon chemin pour devenir l'associé de Joe et le compagnon de Biddy... quand tout à coup un souvenir confus des jours passés chez miss Havisham fondait sur moi comme un trait meurtrier, et bouleversait de nouveau mes pauvres esprits. Une fois troublés, j'avais de la peine à les rassembler, et souvent, avant que j'eusse pu m'en rendre maître, ils se dispersaient dans toutes les directions, à la seule idée que peut-être, après tout, une fois mon apprentissage terminé, miss Havisham se chargerait de ma fortune.

Si mon apprentissage eût continué, je n'ose affirmer que je serais resté jusqu'au bout dans ces mêmes perplexités; mais il fut interrompu prématurément, ainsi qu'on va le voir.


[CHAPITRE XVIII.]

C'était un samedi soir de la quatrième année de mon apprentissage chez Joe. Un groupe entourait le feu des Trois jolis Bateliers et prêtait une oreille attentive à M. Wopsle, qui lisait le journal à haute voix. Je faisais partie de ce groupe.

Un crime qui causait grande rumeur dans le public venait d'être commis, et M. Wopsle, en le racontant, avait l'air d'être plongé dans le sang jusqu'aux sourcils. Il appuyait sur chaque adjectif exprimant l'horreur, et s'identifiait avec chacun des témoins de l'enquête. Nous l'entendions gémir comme la victime: «C'en est fait de moi!» et comme l'assassin, mugir d'un ton féroce: «Je vais régler votre compte!» Il nous fit la déposition médicale, en imitant sans s'y tromper le praticien de notre endroit. Il bégaya en tremblant comme le vieux gardien de la barrière qui avait entendu les coups, avec une imitation si parfaite de cet invalide à moitié paralysé, qu'il était permis de douter de la compétence morale de ce témoin. Entre les mains de M. Wopsle, le coroner devint Timon d'Athènes, et le bedeau, Coriolan. M. Wopsle était enchanté de lui-même et nous en étions tous enchantés aussi. Dans cet agréable état d'esprit, nous rendîmes un verdict de meurtre avec préméditation.

Alors, et seulement alors, je m'aperçus de la présence d'un individu étranger au pays qui était assis sur le banc en face de moi, et qui regardait de mon côté. Un certain air de mépris régnait sur son visage, et il mordait le bout de son énorme index, tout en examinant les figures des spectateurs qui entouraient M. Wopsle.

«Eh bien! dit-il à ce dernier, dès que celui-ci eut terminé sa lecture, vous avez arrangé tout cela à votre satisfaction, je n'en doute pas?»

Chacun leva les yeux et tressaillit, comme si c'eût été l'assassin. Il nous regarda d'un air froid et tout à fait sarcastique.

«Coupable, c'est évident, fit-il. Allons, voyons, dites!