Mais, à ce moment, j'encourageais Joe. J'étais ébloui par ma fortune à venir, et il me semblait impossible de revenir sur mes pas par les sentiers que nous avions parcourus ensemble. Je suppliai Joe de se consoler, puisque, comme il le disait, nous avions toujours été les meilleurs amis du monde, et, comme je le disais, moi, que nous le serions toujours. Joe s'essuya les yeux avec celle de ses mains qui restait libre, et il n'ajouta pas un seul mot.
M. Jaggers avait vu et entendu tout cela, comme un homme prévenu que Joe était l'idiot du village, et moi son gardien. Quand ce fut fini, il pesa dans sa main la bourse qu'il avait cessé de faire balancer.
«Maintenant, Joseph Gargery, je vous avertis que ceci est votre dernier recours. Je ne connais pas de demi-mesures: si vous voulez le cadeau que je suis chargé de vous faire, parlez et vous l'aurez; si, au contraire, comme vous le prétendez...»
Ici, à mon grand étonnement, il fut interrompu par les brusques mouvements de Joe, qui tournait autour de lui, ayant grande envie de tomber sur lui et de lui administrer quelques vigoureux coups de poing.
«Je prétends, cria Joe, que si vous venez dans ma maison pour me harceler et m'insulter, vous allez sortir! Oui, je le dis et je vous le répète, si vous êtes un homme, sortez! Je sais ce que je dis, ce que j'ai dit une fois, je n'en démords jamais!»
Je pris Joe à part, il se calma aussitôt, et se contenta simplement de me répéter d'une manière fort obligeante et comme un avertissement poli pour ceux que cela pouvait concerner, qu'il ne se laisserait ni harceler ni insulter chez lui. M. Jaggers s'était levé pendant les démonstrations peu pacifiques de Joe, et il avait gagné la porte sans bruit, il est vrai, mais aussi sans témoigner la moindre disposition à rentrer. Il m'adressa de loin les dernières recommandations que voici:
«Eh bien, monsieur Pip, je pense que plus tôt vous quitterez cette maison et mieux vous ferez, puisque vous êtes destiné à devenir un monsieur comme il faut: que ce soit donc dans huit jours. Vous recevrez d'ici là mon adresse; vous pourrez prendre un fiacre en arrivant à Londres, et vous vous ferez conduire directement chez moi. Comprenez que je n'exprime aucune opinion quelconque sur la mission toute de confiance dont je suis chargé; je suis payé pour la remplir, et je la remplis. Surtout, comprenez bien cela, comprenez-le bien.»
En disant cela, il jetait son doigt tour à tour dans la direction de chacun de nous; je crois même qu'il aurait continué à parler longtemps s'il n'avait pas vu que Joe pouvait devenir dangereux; mais il partit. Il me vint dans l'idée de courir après lui, comme il regagnait les Trois jolis Bateliers, où il avait laissé une voiture de louage.
«Pardon, monsieur Jaggers, m'écriai-je.
—Eh bien! dit-il en se retournant, qu'est-ce qu'il y a encore?