Quant à Biddy, elle cachait sa tête dans son tablier.

Je m'éloignai d'un bon pas, pensant en moi-même qu'il était plus facile de partir que je ne l'avais supposé, et en réfléchissant à l'effet qu'auraient produit les vieux souliers jetés après la diligence en présence de toute la Grande-Rue. Je me mis à siffler, comme si cela ne me faisait rien de partir; mais le village était tranquille et silencieux, et les légères vapeurs du matin se levaient solennellement comme si elles eussent voulu me laisser apercevoir l'univers tout entier. J'avais été si petit et si innocent dans ces lieux; au delà, tout était si nouveau et si grand pour moi, que bientôt, en poussant un gros soupir, je me mis à fondre en larmes. C'était près du poteau indicateur qui se trouve au bout du village, et j'y appuyai ma main en disant:

«Adieu, ô mon cher, mon bien cher ami!»

Nous ne devrions jamais avoir honte de nos larmes, car c'est une pluie qui disperse la poussière, qui recouvre nos cœurs endurcis. Je me trouvais bien mieux quand j'eus pleuré: j'étais plus chagrin, je comprenais mieux mon ingratitude; en un mot, j'étais meilleur. Si j'avais pleuré plus tôt, j'aurais dit à Joe de m'accompagner.

Ces larmes m'émurent à un tel point, qu'elles recommencèrent à couler à plusieurs reprises pendant mon paisible voyage, et que de la voiture, apercevant encore au loin la ville, je délibérais, le cœur gonflé, si je ne descendrais pas au prochain relais, et si je ne retournerais pas à la maison pour y faire des adieux plus tendres. On changea de chevaux, et je n'avais encore rien résolu; cependant, je me consolai en pensant que je pourrais descendre et retourner au relais suivant, lorsque nous repartîmes. Pendant que mon esprit était ainsi occupé, je m'imaginais voir, dans un homme qui suivait la même route que nous, l'exacte ressemblance de Joe, et mon cœur battait avec force, comme s'il eût été possible que ce fût lui.

Nous relayâmes encore, puis encore, enfin il fut trop tard et nous étions trop loin pour que je continuasse à penser à retourner sur mes pas. Le brouillard s'était entièrement et solennellement levé, et le monde s'étendait devant moi.

FIN DE LA PREMIÈRE PÉRIODE DES ESPÉRANCES DE PIP.


[CHAPITRE XX.]

Le voyage de notre ville à la métropole dura environ cinq heures. Il était un peu plus de midi lorsque la diligence à quatre chevaux dans laquelle j'étais placé s'engagea dans le labyrinthe commercial ce Cross-Keys, de Wood-Street, de Cheapside, de Londres, en un mot.