Je fis un signe affirmatif.

«M. Jaggers a dit que vous l'attendiez dans son cabinet. Il n'a pu dire combien de temps il serait absent, ayant une cause en train, mais je suppose que son temps étant très précieux, il ne sera que le temps strictement nécessaire.»

Sur ces mots, le clerc ouvrit une porte et me fit entrer dans une pièce retirée, donnant sur le derrière. Là, je trouvai un individu borgne, entièrement vêtu de velours, et portant des culottes courtes. Cet individu, se trouvant interrompu dans la lecture de son journal, s'essuya le nez avec sa manche.

«Allez attendre dehors, Mike,» dit le clerc.

Je commençai à balbutier que j'espérais ne pas être importun, quand le clerc poussa l'individu dehors avec si peu de cérémonie que j'en fus tout étonné. Puis, lui jetant sa casquette sur les talons d'un air de moquerie, il me laissa seul.

Le cabinet de M. Jaggers recevait la lumière d'en haut. C'était un lieu fort triste. Le vitrage était tout de pièces et de morceaux, comme une tête cassée, et les maisons voisines, toutes déformées, semblaient se pencher pour me regarder au travers. Il n'y avait pas autant de paperasses que je m'attendais à en trouver; mais il y avait des objets singuliers que je ne m'attendais pas du tout à voir. Par exemple, on pouvait contempler dans ce lieu singulier un vieux pistolet rouillé, un sabre dans son fourreau, plusieurs boîtes et plusieurs paquets à l'aspect étrange, et sur une tablette deux effroyables moules en plâtre, de figures particulièrement enflées et tirées autour du nez. Le fauteuil à dossier de M. Jaggers était recouvert en crin noir et avait des rangées de clous en cuivre tout autour, comme un cercueil. Il me semblait le voir s'étaler dans ce fauteuil et mordre son index devant ses clients. La pièce était petite, et les clients paraissaient avoir l'habitude de s'appuyer contre le mur, car il était, surtout en face du fauteuil de M. Jaggers, tout graisseux, sans doute par le frottement continuel des épaules. Je me rappelais en effet que l'individu borgne s'était glissé adroitement contre la muraille, quand j'avais été la cause innocente de son expulsion.

Je m'assis sur la chaise des clients, placée tout contre le fauteuil de M. Jaggers, et je fus fasciné par la sombre atmosphère du lieu. Je me souviens d'avoir remarqué que le clerc avait, comme son patron, l'air de savoir toujours quelque chose de désavantageux sur chacun des gens qui se présentaient devant lui. Je me demandais en moi-même combien il y avait de clercs à l'étage supérieur, et s'ils avaient tous la même puissance nuisible sur leurs semblables? Je m'étonnais de voir tant de vieille paille dans la chambre, et je me demandais comment elle y était venue? J'étais curieux de savoir si les deux figures enflées étaient de la famille de M. Jaggers, et je me demandais pourquoi, s'il était réellement assez infortuné pour avoir eu deux parents d'aussi mauvaise mine, il les reléguait sur cette tablette poudreuse, exposés à être noircis par les mouches, au lieu de leur donner une place au foyer domestique? Je n'avais, bien entendu, aucune idée de ce que c'était qu'un jour d'été à Londres, et mon esprit pouvait bien être oppressé par l'air chaud et étouffant et par la poussière et le gravier qui couvraient tous les meubles. Cependant, je continuai à rester assis et à attendre dans l'étroit cabinet de M. Jaggers, tout étonné de ce que je voyais, jusqu'au moment où il me devint impossible de supporter plus longtemps la vue des deux bustes placés en face du fauteuil de M. Jaggers. Je me levai donc, et je sortis.

Quand je dis au clerc que j'allais faire un tour et prendre l'air en attendant le retour de M. Jaggers, il me conseilla d'aller jusqu'au bout de la rue, de tourner le coin, et m'apprit que là je tomberais dans Smithfield. En effet, j'y fus bientôt. Cette ignoble place, toute remplie d'ordures, de graisse, de sang et d'écume semblait m'attacher et me retenir. J'en sortis avec toute la promptitude possible, en tournant dans une rue où j'aperçus le grand dôme de Saint-Paul, qui se penchait pour me voir, par-dessus une construction lugubre, qu'un passant m'apprit être la prison de Newgate. En suivant le mur de la prison, je trouvai le chemin couvert de paille, pour étouffer le bruit des voitures. Je jugeai par là, et par la quantité de gens qui stationnaient tout alentour, en exhalant une forte odeur de bière et de liqueurs, que les jugements allaient leur train.

Pendant que je regardais autour de moi, un employé de justice, excessivement sale et à moitié ivre, me demanda si je ne désirais pas entrer pour entendre prononcer un jugement ou deux; il m'assura qu'il pouvait me faire avoir une place de devant, moyennant la somme d'une demi-couronne; que pour ce prix modique je verrais tout à mon aise le Lord Grand-Juge avec sa grande robe et sa grande perruque; il m'annonçait ce terrible personnage comme on annonce les figures de cire, mais bientôt il me l'offrit au prix réduit de dix-huit pence. Comme je déclinais sa proposition, sous prétexte de rendez-vous, il eut la bonté de me faire entrer dans une cour, et de me montrer l'endroit où on rangeait les potences, et aussi celui où on fouettait publiquement. Ensuite, il me montra la porte par laquelle les condamnés passent pour se rendre au supplice; augmentant l'intérêt que devait exciter en moi cette terrible porte, en me donnant à entendre que le surlendemain, à huit heures du matin, quatre de ces malheureux devaient passer par là pour être pendus sur une seule ligne. C'était horrible et cela me fit concevoir une triste idée de Londres, d'autant plus que celui qui avait voulu me faire voir le Lord Grand-Juge portait, des pieds à la tête, jusqu'à son mouchoir inclusivement, des habits qui, évidemment, dans l'origine, ne lui avaient pas appartenu, et qu'il devait avoir achetés, du moins je l'avais en tête, à vil prix chez le bourreau. Dans ces circonstances, je crus en être quitte à bon compte en lui donnant un shilling.

Je passai à l'étude pour demander si M. Jaggers était rentré. Là j'appris qu'il était encore absent, et je sortis de nouveau. Cette fois je fis le tour de la Petite-Bretagne en tournant par le clos Bartholomé. J'appris alors que d'autres personnes que moi attendaient le retour de M. Jaggers. Il y avait deux hommes à l'aspect mystérieux qui longeaient le clos Bartholomé, occupés, tout en causant, à mettre le bout de leurs souliers entre les pavés. L'un disait à l'autre, au moment où ils passaient près de moi pour la première fois: