—Vous en êtes aussi fier que Polichinelle, n'est-ce pas, vieux? dit Wemmick, dont les traits durs s'adoucissaient pendant qu'il contemplait le vieillard. Tenez, voilà un signe de tête pour vous, dit-il en lui en faisant un énorme. Tenez, en voilà un autre.... Vous aimez cela, n'est-ce pas?... Si vous n'êtes pas fatigué, M. Pip, bien que je sache que c'est fatigant pour les étrangers, voulez-vous lui en faire encore un? Vous ne vous imaginez pas combien cela lui plaît.»
Je lui en fis plusieurs, ce qui le mit en charmante humeur. Nous le laissâmes occupé à donner à manger aux poules, et nous nous assîmes pour prendre notre punch sous le berceau, où Wemmick me dit en fumant une pipe qu'il lui avait fallu bien des années pour amener sa propriété à son état actuel de perfection.
«Est-elle à vous, M. Wemmick?
—Oh! oui, dit Wemmick, il y a pas mal de temps que je l'ai. Par Saint-Georges! c'est une propriété dont le sol m'appartient.
—Vraiment? J'espère que M. Jaggers l'admire.
—Il ne l'a jamais vue, dit Wemmick; il n'en a jamais entendu parler, ni jamais vu le vieux, ni jamais entendu parler de lui. Non, les affaires sont une chose et la vie privée en est une autre. Quand je vais à l'étude, je laisse le château derrière moi, de même que, quand je viens au château, je laisse aussi l'étude derrière moi. Si cela ne vous est pas désagréable, vous m'obligerez en faisant de même; je ne tiens pas à ce qu'on parle de mes affaires.»
D'après cela, je sentis que ma bonne foi était engagée, et que je devais obtempérer à la demande. Le punch étant très bon, nous restâmes à boire et à causer jusqu'à près de neuf heures.
«Le moment de tirer le canon approche, dit alors Wemmick, en déposant sa pipe, c'est le régal du vieux.»
Nous rentrâmes au château et nous y trouvâmes le vieillard occupé à rougir un pocker. C'était un de ces préliminaires indispensables à cette grande cérémonie nocturne, et ses yeux exprimaient l'attente la plus vive. Wemmick était là, la montre sous les yeux, attendant le moment de prendre le fer des mains du vieillard pour se rendre à la batterie. Il le prit, sortit, et bientôt le canon partit, en faisant un bruit qui fit trembler la pauvre petite boite de cottage comme si elle allait tomber en pièces, et résonner tous les verres et jusqu'aux tasses à thé. Là-dessus le vieux, qui aurait, je crois, été lancé hors de son fauteuil s'il ne s'était pas retenu à ses bras, s'écria d'une voix exaltée:
«Il est parti!... je l'ai entendu!...»