—Il disait donc, reprit le forçat que j'avais reconnu: tout fut dit et fait en une demi-minute derrière une pile de bois, à l'arsenal de la Marine. Vous allez être acquitté? Je le fus. Trouverai-je le garçon qui l'a nourri, qui a gardé son secret, et lui donnerai-je les deux billets d'une livre? Oui, je le trouverai. Et c'est ce que j'ai fait.

—Vous êtes fou! grommela l'autre. Moi je les aurais dépensés à boire et à manger. Il était sans doute bien naïf. Vous dites qu'il ne savait rien sur votre compte?

—Non, pas la moindre chose. Autres bandes, autres vaisseaux. Il avait été jugé pour rupture de ban et condamné.

—Est-ce là sur l'honneur, la seule fois que vous ayez travaillé dans cette partie du pays?

—C'est la seule fois.

—Quelle est votre opinion sur l'endroit?

—Un très vilain endroit; de la vase, du brouillard, des marais et du travail. Du travail, des marais, du brouillard et de la vase.»

Ils témoignèrent tous deux de leur aversion pour le pays avec une grande énergie de langage, et après avoir épuisé ce sujet il ne leur resta plus rien à dire.

Après avoir entendu ce dialogue j'aurais assurément dû descendre et me cacher dans la solitude et dans l'ombre de la route, si je n'avais pas tenu pour certain que cet homme ne pouvait avoir aucun soupçon de mon identité. En vérité, non seulement ma personne était si changée, mais j'avais des habits si différents et j'étais dans des circonstances si opposées qu'il n'était pas probable qu'il pût me reconnaître sans quelque secours accidentel. Pourtant ce fait seul d'être avec lui sur la voiture était assez étrange pour me remplir de crainte et me faire penser qu'à l'aide de la moindre coïncidence il pourrait à tout moment me reconnaître, soit en entendant prononcer mon nom, soit en m'entendant parler. Pour cette raison, je résolus de descendre aussitôt que nous toucherions à la ville et de me mettre ainsi hors de sa portée. J'exécutai ce projet avec succès. Mon petit portemanteau se trouvait dans le coffre, sous mes pieds; je n'avais qu'à tourner un ressort pour m'en emparer; je le jetai avant moi, puis je descendis devant le premier réverbère et posai les pieds sur les premiers pavés de la ville. Quant aux forçats, ils continuèrent leur chemin avec la voiture, et, comme je savais vers quel endroit de la rivière ils devaient être dirigés, je voyais dans mon imagination le bateau des forçats les attendant devant l'escalier vaseux. J'entendis encore une voix rude s'écrier: «Au large, vous autres!» comme à des chiens. Je voyais de nouveau cette maudite arche de Noé, ancrée au loin, dans l'eau noire et bourbeuse.

Je n'aurais pu dire de quoi j'avais peur, car mes craintes étaient vagues et indéfinies, mais j'avais une grande frayeur. En gagnant l'hôtel je sentais qu'une terreur épouvantable, surpassant de beaucoup la simple appréhension d'une reconnaissance pénible ou désagréable, me faisait trembler; je crois même qu'elle ne prit aucune forme distincte, et qu'elle ne fut même pendant quelques minutes qu'un souvenir des terreurs de mon enfance.