La salle à manger du Cochon bleu était vide, je n'avais pas encore commandé mon dîner, et j'étais à peine assis quand le garçon me reconnut. Il s'excusa de son peu de mémoire et me demanda s'il fallait envoyer Boots chez M. Pumblechook.

«Non, dis-je, certainement non!»

Le garçon, c'était lui qui avait apporté le Code de commerce le jour de mon contrat, parut surpris et profita de la première occasion qui se présenta pour placer à ma portée un vieil extrait crasseux d'un journal de la localité avec tant d'empressement que je le pris et lus ce paragraphe:

«Nos lecteurs n'apprendront pas sans intérêt, à propos de l'élévation récente et romanesque à «la fortune d'un jeune ouvrier serrurier de nos environs (quel thème, disons-le en passant, pour la «plume magique de notre compatriote Toby, le poète de nos colonnes, bien qu'il ne soit pas encore «universellement connu), que le premier patron du jeune homme, son compagnon et son ami, est «un personnage très respecté, qui n'est pas étranger au commerce des grains, et dont les magasins, «éminemment commodes et confortables, sont situés à moins d'une centaine de milles de la «Grande Rue. Ce n'est pas sans éprouver un certain plaisir personnel que nous le citons comme le «Mentor de notre jeune Télémaque, car il est bon de savoir que notre ville a également produit le «fondateur de la fortune de ce dernier. De la fortune de qui? demanderont les sages aux sourcils «contractés et les beautés aux yeux brillants de la localité. Nous croyons que Quentin Metsys fut «forgeron à Anvers.»—VERB. SAP.

J'ai l'intime conviction, basée sur une grande expérience, que si, dans les jours de ma prospérité, j'avais été au pôle nord, j'y aurais trouvé quelqu'un, Esquimau errant ou homme civilisé, pour me dire que Pumblechook avait été mon premier protecteur et le fondateur de ma fortune.


[CHAPITRE XXIX.]

De bonne heure j'étais debout et dehors. Il était encore trop tôt pour aller chez miss Havisham; j'allai donc flâner dans la campagne, du côté de la ville qu'habitait miss Havisham, qui n'était pas du même côté que Joe: remettant au lendemain à aller chez ce dernier. En pensant à ma patronne, je me peignais en couleurs brillantes les projets qu'elle formait pour moi.

Elle avait adopté Estelle, elle m'avait en quelque sorte adopté aussi; il ne pouvait donc manquer d'être dans ses intentions de nous unir. Elle me réservait de restaurer la maison délabrée, de faire entrer le soleil dans les chambres obscures, de mettre les horloges en mouvement et le feu aux foyers refroidis, d'arracher les toiles d'araignées, de détruire la vermine; en un mot d'exécuter tous les brillants haut faits d'un jeune chevalier de roman et d'épouser la princesse. Je m'étais arrêté pour voir la maison en passant, et ses murs de briques rouges calcinées, ses fenêtres murées, le lierre vert et vigoureux embrassant jusqu'au chambranle des cheminées, avec ses tendons et ses ramilles, comme si ses vieux bras sinueux eussent caché quelque mystère précieux et attrayant dont je fusse le héros. Estelle en était l'inspiration, cela va sans dire, comme elle en était l'âme; mais quoiqu'elle eût pris un très grand empire sur moi et que ma fantaisie et mon espoir reposassent sur elle, bien que son influence sur mon enfance et sur mon caractère eût été toute puissante, je ne l'investis pas, même en cette matinée romantique, d'autres attributs que ceux qu'elle possédait. C'est avec intention que je mentionne cela maintenant parce que c'est le fil conducteur au moyen duquel on pourra me suivre dans mon pauvre labyrinthe. Selon mon expérience, les sentiments de convention d'un amant ne peuvent pas toujours être vrais. La vérité pure est que, lorsque j'aimai Estelle d'un amour d'homme, je l'aimai parce que je la trouvais irrésistible. Une fois pour toutes j'ai senti, à mon grand regret, très souvent pour ne pas dire toujours, que je l'aimais malgré la raison, malgré les promesses, malgré la tranquillité, malgré l'espoir, malgré le bonheur, malgré enfin tous les découragements qui pouvaient m'assaillir. Une fois pour toutes, je ne l'en aimais pas moins, tout en le sachant parfaitement, et cela n'eut pas plus d'influence pour me retenir, que si je m'étais imaginé très sérieusement qu'elle eût toutes les perfections humaines.

Je calculai ma promenade de façon à arriver à la porte comme dans l'ancien temps. Quand j'eus sonné d'une main tremblante, je tournai le dos à la porte, en essayant de reprendre haleine et d'arrêter les battements de mon cœur. J'entendis la porte de côté s'ouvrir, puis des pas traverser la cour; mais je fis semblant de ne rien entendre, même quand la porte tourna sur ses gonds rouillés.