Je crois vraiment que son peu de mémoire, et surtout son indifférence me firent pleurer de nouveau en moi-même, et ce sont ces larmes-là qui sont les larmes les plus cuisantes de toutes celles que l'on puisse verser.

«Vous savez, dit Estelle, d'un air de condescendance qu'une belle et ravissante femme peut seule prendre, que je n'ai pas de cœur... si cela peut avoir quelque rapport avec ma mémoire.»

Je me mis à balbutier quelque chose qui indiquait assez que je prenais la liberté d'en douter... que je savais le contraire... qu'il était impossible qu'une telle beauté n'ait pas de cœur....

«Oh! j'ai un cœur qu'on peut poignarder ou percer de balles, sans doute, dit Estelle, et il va sans dire que s'il cessait de battre, je cesserais de vivre, mais vous savez ce que je veux dire: je n'ai pas la moindre douceur à cet endroit-là. Non; la sympathie, le sentiment, autant d'absurdités selon moi.»

Qu'était-ce donc qui me frappait chez elle pendant qu'elle se tenait immobile à côté de moi et qu'elle me regardait avec attention? Était-ce quelque chose qui m'avait frappé chez miss Havisham? Dans quelques uns de ses regards, dans quelques uns de ses gestes, il y avait une légère ressemblance avec miss Havisham; c'était cette ressemblance qu'on remarque souvent entre les enfants et les personnes avec lesquelles ils ont vécu longtemps dans la retraite, ressemblance de mouvements, d'expression entre des visages qui, sous d'autres rapports, sont tout à fait différents. Et pourtant je ne pouvais lui trouver aucune similitude de traits avec miss Havisham. Je regardai de nouveau, et bien qu'elle me regardât encore, la ressemblance avait disparu.

Qu'était-ce donc?...

«Je parle sérieusement, dit Estelle, sans froncer les sourcils (car son front était uni) autant que son visage s'assombrissait. Si nous étions destinés à vivre longtemps ensemble, vous feriez bien de vous pénétrer de cette idée, une fois pour toutes. Non, fit-elle en m'arrêtant d'un geste impérieux, comme j'entrouvrais les lèvres, je n'ai accordé ma tendresse à personne, et je n'ai même jamais su ce que c'était.»

Un moment après, nous étions dans la brasserie abandonnée, elle m'indiquait du doigt la galerie élevée d'où je l'avais vue sortir le premier jour, et me dit qu'elle se souvenait d'y être montée, et de m'avoir vu tout effarouché. En suivant des yeux sa blanche main, cette même ressemblance vague, que je ne pouvais définir, me traversa de nouveau l'esprit. Mon tressaillement involontaire lui fit poser sa main sur mon bras, et immédiatement le fantôme s'évanouit encore et disparut.

Qu'était-ce donc?...

«Qu'avez-vous? demanda Estelle. Êtes-vous effrayé?