—Ne l'êtes-vous pas? repartit fièrement miss Havisham.
—Vous devriez savoir, dit Estelle, que je suis ce que vous m'avez faite; prenez-en toutes les louanges et tout le blâme; prenez-en tout le succès et tout l'insuccès: en un mot, prenez-moi.
—Oh! regardez-la! regardez-la!... s'écria miss Havisham avec amertume; regardez-la! si dure, si ingrate, dans la maison même où elle a été élevée... où je l'ai pressée sur cette poitrine brisée, alors qu'elle saignait encore, et où je lui ai prodigué des années de tendresse!
—Du moins je n'ai pas pris part au contrat, dit Estelle, car si je savais marcher et parler quand on le fit, c'était tout ce que je pouvais faire. Mais que voulez-vous dire? Vous avez été très bonne pour moi, et je vous dois tout.... Que voudriez-vous?
—Votre affection, répliqua l'autre.
—Vous l'avez.
—Je ne l'ai pas, dit miss Havisham.
—Ma mère adoptive, répliqua Estelle sans perdre la grâce aisée de son attitude, sans élever la voix comme faisait l'autre, sans céder jamais ni à la tendresse, ni à la colère; ma mère adoptive, je vous ai dit que je vous dois tout.... Tout ce que je possède est à vous, tout ce que vous m'avez donné, vous pouvez le reprendre. Au delà je n'ai rien, et si vous me demandez de vous rendre ce que vous ne m'avez jamais donné, mon devoir et ma reconnaissance ne peuvent faire l'impossible.
—Ne lui ai-je jamais donné d'affection? s'écria miss Havisham en se tournant vers moi avec fureur. Ne lui ai-je jamais donné une affection brûlante, pleine de jalousie en tout temps, et de douleur cuisante, quand elle me parle ainsi! Qu'elle dise que je suis folle!... qu'elle dise que je suis folle....
—Pourquoi vous appellerai-je folle, repartit Estelle, moi plus que les autres? Est-il quelqu'un au monde qui sache vos projets à moitié aussi bien que moi?... est-il quelqu'un au monde qui sache à moitié aussi bien que moi quelle mémoire nette vous avez?... Moi qui suis restée au même foyer, sur ce petit tabouret qui est encore à côté de vous, à apprendre vos leçons et à lire dans vos yeux, quand votre visage m'étonnait et m'effrayait.