[CHAPITRE X.]

J'avais vingt-trois ans, et pas un seul mot n'était venu m'éclairer sur mes espérances, et mon vingt-troisième anniversaire était passé depuis une semaine. Il y avait plus d'un an que nous avions quitté l'Hôtel Barnard. Nous habitions dans le quartier du Temple, nos chambres donnaient sur la rivière.

M. Pocket et moi nous avions depuis quelque temps cessé nos relations primitives, bien que nous continuassions à être dans les meilleurs termes. Malgré mon inhabileté à m'occuper de quelque chose, inhabileté qui venait, je l'espère, de la manière incomplète et irrégulière avec laquelle je disposais de mes ressources, j'avais du goût pour la lecture, et je lisais régulièrement un certain nombre d'heures par jour. L'affaire d'Herbert allait de mieux en mieux, et tout continuait à marcher pour moi, comme je l'ai dit à la fin du dernier chapitre.

Les affaires d'Herbert l'avaient envoyé à Marseille. J'étais seul, et je me trouvais tout triste d'être seul. Découragé et inquiet, espérant depuis longtemps que le lendemain ou la semaine suivante éclairerait ma route, et depuis longtemps toujours désappointé, je ressentais avec tristesse l'absence du joyeux visage et de la réplique toujours prête de mon ami.

Il faisait un temps affreux, orageux et humide, et la boue, la boue, l'affreuse boue était épaisse dans toutes les rues. Depuis plusieurs jours, un immense voile de plomb s'était appesanti sur Londres, venant de l'Est, et il s'étendait sans cesse, comme si dans l'Est il y avait une éternité de nuages et de vents. Si furieuses avaient été les bouffées de la tempête, que les hautes constructions de la ville avaient eu le plomb arraché de leurs toitures. Dans la campagne, des arbres avaient été déracinés et des ailes de moulin emportées. De tristes nouvelles arrivaient de la côte, on annonçait des naufrages et des morts. De violentes pluies avaient accompagné ces rafales de vent. Le jour qui finissait, au moment où je m'asseyais pour lire, avait été le plus terrible de tous.

Des changements ont été faits dans cette partie du Temple depuis cette époque, et il ne présente pas aujourd'hui l'aspect isolé qu'il avait alors, il n'est pas non plus aussi exposé à la rivière. Nous demeurions au dernier étage, et le vent, en remontant la rivière, faisait trembler notre maison cette nuit-là, comme des décharges de canon ou les brisants de la mer. Quand la pluie s'en mêla et vint fouetter contre les fenêtres, je pensai, en levant les yeux et en les voyant remuer, que j'aurais pu facilement me figurer être dans un phare battu par l'orage. Par moments, la fumée retombait dans la cheminée, comme si elle ne pouvait se décider à sortir par un temps pareil, et quand j'ouvris les portes pour regarder dans l'escalier, je vis que les lampes étaient éteintes, et quand je reformais un abat-jour de mes mains pour regarder à travers les fenêtres noires (il était impossible de les ouvrir si peu que ce fût), je vis que les lampes de la cour l'étaient également, et les réverbères, sur les ponts et sur les quais, vacillaient, et les feux de charbon dans les bateaux, sur la rivière, étaient emportés par le vent, comme des éclats de fer rouge dans la pluie.

Je lisais, ayant ma montre posée devant moi sur la table, et m'étais proposé de fermer mon livre à onze heures, comme d'habitude. J'entendis Saint-Paul et toutes les églises de la Cité, les unes avant, les unes en même temps, les autres après, sonner cette heure. Le son luttait contre le vent, qui l'entrecoupait, et j'écoutais cette lutte, quand soudain j'entendis des pas dans l'escalier.

Je ne sais quel mouvement d'inexplicable folie me fit tressaillir, et trouver un affreux rapport entre ces pas et celui de ma sœur morte... mais, peu importe: cela se passa aussitôt. J'écoutai de nouveau, et j'entendis le bruit des pas qui se rapprochait. Me souvenant alors que les lampes de l'escalier étaient éteintes, je pris la mienne et sortis sur le carré. Celui qui montait s'était arrêté en voyant ma lampe, car tout était tranquille.

«Il y a quelqu'un en bas, n'est-ce pas? criai-je en cherchant à voir.