—Vous êtes un malin, répondit-il en secouant la tête avec un ton d'affection que je ne pouvais comprendre et qui m'exaspérait. Je suis bien aise que vous soyez devenu malin! Mais n'essayez pas de me tromper, vous seriez fâché de l'avoir fait.»

J'abandonnai l'intention qu'il avait devinée, car je venais à ce moment de le reconnaître! Je ne pouvais me rappeler aucun de ses traits, et pourtant je le reconnaissais! Car si le vent et la pluie avaient chassé les années qui s'étaient écoulées depuis et dispersé tous les objets qui nous entouraient lors de notre rencontre, pour nous ramener au cimetière où nous nous étions rencontrés, dans des situations bien différentes, je n'aurais pas pu reconnaître mon forçat plus distinctement que je le reconnaissais, en le voyant assis dans le fauteuil près du feu. Il n'était pas nécessaire qu'il tirât une lime de sa poche et qu'il me la montrât... qu'il ôtât le mouchoir de son cou pour le rouler autour de sa tête... il n'était pas nécessaire qu'il se serrât avec ses deux bras et qu'il fît en frissonnant le tour de la chambre, en se retournant vers moi pour tâcher de se faire reconnaître.... Je l'avais reconnu avant qu'il ne m'aidât par aucun de ces signes, bien qu'un instant auparavant je n'eusse pas le moindre soupçon sur son identité.

Il revint à l'endroit où je me trouvais, et il me tendit encore ses deux mains. Ne sachant que faire, car dans mon étonnement j'avais perdu mon sang-froid, je lui abandonnai mes mains avec répugnance. Il les serra cordialement, les porta à ses lèvres, les baisa et les retint encore.

«Vous avez noblement agi, mon cher ami, dit-il; brave Pip!... Et je ne l'ai jamais oublié!»

Il fit un mouvement comme s'il allait m'embrasser, mais je posai une main sur sa poitrine et je le repoussai.

«Arrêtez! dis-je, modérez-vous! Si vous êtes reconnaissant de ce que j'ai fait pour vous quand je n'étais qu'un enfant, j'espère que, pour me montrer votre reconnaissance, vous avez modifié votre genre de vie. Si vous êtes venu ici pour me remercier, cela n'était pas nécessaire. Cependant vous m'avez découvert, il doit y avoir quelque chose de bon dans le sentiment qui vous a conduit ici, et je ne vous repousserai pas, mais assurément vous devez comprendre que je...»

Mon attention était tellement éveillée par la singularité de ses regards fixés sur moi, que les mots moururent sur mes lèvres.

«Vous disiez, fit-il observer quand nous nous fûmes toisés en silence, qu'assurément je dois comprendre... que dois-je assurément comprendre?

—Que je ne puis désirer renouveler connaissance avec vous, dans les circonstances différentes dans lesquelles je me trouve. Je suis aise de croire que vous vous êtes repenti, et que vous êtes devenu meilleur... je suis aise de vous le dire... je suis aise que vous ayez pensé que je méritais d'être remercié et que vous soyez venu me remercier; mais nos routes dans la vie sont différentes. Cependant vous êtes mouillé et vous paraissez fatigué, voulez-vous boire quelque chose avant de partir?»

Il avait replacé son mouchoir à son cou, et n'avait cessé de m'observer en en mordant un long bout.