«Je pense, répondit-il en conservant le bout du mouchoir dans sa bouche, et sans cesser de m'observer, que je veux bien boire, merci, avant de m'en aller.»
Il y avait un plateau tout prêt sur un des bouts de la table; je l'approchai du feu et lui demandai ce qu'il voulait boire. Il toucha l'une des bouteilles, sans regarder ni parler, et je lui fis un grog chaud au rhum. J'essayai, en le préparant, d'empêcher ma main de trembler; mais je ne cessais de le voir, appuyé sur le dos de sa chaise, avec le long bout de son mouchoir évidemment oublié entre ses dents, et son regard m'empêchait de maîtriser ma main. Quand enfin je lui tendis le verre, je vis avec un nouvel étonnement que ses yeux étaient remplis de larmes.
Jusqu'à ce moment, je n'avais pas cherché à cacher mon désir de le voir partir; mais je fus attendri pas son émotion, et j'eus un moment de remords.
«J'espère, dis-je en versant vivement quelque chose pour moi dans un verre, et en approchant une chaise de la table, que vous ne pensez plus que je vous ai parlé rudement tout à l'heure; je n'en avais pas l'intention, et je le regrette si je l'ai fait. Je veux vous savoir content et heureux.»
Comme je portais le verre à mes lèvres, il regarda avec surprise le bout de son mouchoir, qui tomba de sa bouche quand il l'ouvrit et me tendit les mains. Je lui donnai les miennes. Alors il but et passa sa main sur ses yeux et sur son front.
«Comment vivez-vous? demandai-je.
—J'ai été fermier, éleveur de moutons, et j'ai fait beaucoup d'autres commerces dans le Nouveau-Monde, dit-il, bien loin d'ici... au delà des mers.
—J'espère que vous avez réussi?
—J'ai merveilleusement réussi. Bien d'autres, de ceux qui sont partis avec moi ont réussi également bien; mais aucun n'a réussi comme moi, je suis connu pour cela.
—Je suis aise de l'apprendre.