Après que le garçon eût touché de la paume de sa main ma théière qui se refroidissait rapidement; qu'il m'eût regardé d'un air suppliant et qu'il eût quitté la pièce, Drummle, tout en ayant pris soin de ne pas bouger l'épaule qui me touchait, prit un cigare de sa poche, en mordit le bout, mais ne fit pas mine de bouger. Je bouillais, j'étouffais, je sentais que nous ne pourrions pas dire un seul mot de plus sans faire intervenir le nom d'Estelle, et que je ne pourrais supporter de le lui entendre prononcer. En conséquence, je tournai froidement les yeux de l'autre côté du mur, comme s'il n'y avait personne dans la chambre, et je me forçai au silence. Il est impossible de dire combien de temps nous aurions pu rester dans cette position ridicule, sans l'arrivée de trois fermiers aisés, amenés, je pense, par le garçon; ils entrèrent dans la salle en déboutonnant leurs paletots et en se frottant les mains, et comme ils s'avançaient vers le feu, nous fûmes obligés de leur céder la place.
Je vis Drummle, par la fenêtre, saisir les rênes de son cheval et se mettre en selle, avec sa manière maladroite et brutale, en chancelant à droite, à gauche, en avant et en arrière. Je croyais qu'il était parti, quand il revint demander du feu pour le cigare qu'il tenait à la bouche, et qu'il avait oublié d'allumer. Un homme, dont les vêtements étaient couverts de poussière, apporta ce qu'il réclamait. Je ne pourrais pas dire d'où il sortait, était-ce de la cour intérieure, de la rue ou d'autre part? Et comme Drummle se penchait sur sa selle en allumant son cigare, en riant et en tournant la tête du côté des fenêtres de l'auberge, le balancement d'épaules et le désordre des cheveux de cet homme me fit souvenir d'Orlick.
Trop complètement hors de moi pour m'inquiéter si c'était lui ou non ou pour toucher au déjeuner, je lavai ma figure et mes mains salies par le voyage, et je me rendis à la mémorable vieille maison, qu'il eût été beaucoup plus heureux pour moi de n'avoir jamais vue, et dans laquelle jamais je n'aurais dû entrer.
[CHAPITRE XV.]
Dans la chambre où était la table de toilette et où les bougies brûlaient accrochées à la muraille, je trouvai miss Havisham et Estelle. Miss Havisham, assise sur un sofa près du feu, et Estelle sur un coussin à ses pieds. Estelle tricotait et miss Havisham la regardait. Toutes deux levèrent les yeux quand j'entrai, et toutes deux remarquèrent du changement en moi. Je vis cela au regard qu'elles échangèrent.
«Et quel vent, dit miss Havisham, vous pousse ici, Pip?»
Bien qu'elle me regardât fixement, je vis qu'elle était quelque peu confuse. Estelle posa son ouvrage sur ses genoux, leva les yeux sur nous, puis se remit à travailler. Je m'imaginai lire dans le mouvement de ses doigts, aussi clairement que si elle me l'eût dit dans l'alphabet des sourds-muets, qu'elle s'apercevait que j'avais découvert mon bienfaiteur.
«Miss Havisham, dis-je, je suis allé à Richmond pour parler à Estelle, et, trouvant que le vent l'avait poussée ici, je l'ai suivie.»
Miss Havisham me faisant signe pour la troisième ou quatrième fois de m'asseoir, je pris la chaise placée auprès de la table de toilette que j'avais vue si souvent occupée par elle. Avec toutes ces ruines à mes pieds et autour de moi, il me semblait que c'était bien en ce jour la place qui me convenait.