Comme la soirée était âpre, et que j'avais très froid, je pensais à me réconforter, en dînant tout de suite; et comme j'avais des heures de tristesse et de solitude devant moi avant de rentrer au Temple, je me promis, après le dîner d'aller au théâtre. Le théâtre où M. Wopsle avait remporté son incontestable triomphe était de ce côté de l'eau (il n'existe plus nulle part aujourd'hui), et c'est à ce théâtre que je résolus d'aller. Je savais que M. Wopsle n'avait pas réussi à faire revivre le drame, mais qu'il avait au contraire aidé à sa décadence. On l'avait vu annoncé modestement sur les affiches comme un nègre fidèle à côté d'une petite fille de noble naissance et d'un singe. Herbert l'avait vu remplir le rôle d'un Tartare rapace et facétieux, avec une tête rouge comme une brique et un chapeau impossible tout couvert de sonnettes.

Je dînai à l'endroit qu'Herbert et moi nous appelions la gargote géographique, où il y avait une mappemonde sur les rebords des pots à bière et sur chaque demi-mètre de la nappe, et des cartes tracées avec le jus sur chaque couteau,—aujourd'hui, c'est à peine s'il y a une seule gargote dans le domaine du Lord Maire qui ne soit pas géographique,—et je passai le temps à faire des boulettes de mie de pain, à regarder les becs de gaz, et à cuire dans la chaude atmosphère des dîners. Bientôt je me levai pour me rendre au théâtre.

Là je vis un vertueux maître d'équipage au service de Sa Majesté, excellent homme, bien que j'eusse pu lui désirer un pantalon moins serré dans certains endroits et plus serré dans d'autres, qui enfonçait tous les petits chapeaux des hommes sur leurs yeux, quoiqu'il fût très généreux et brave, et qu'il eût désiré que personne ne payât d'impôts, et qu'il fût très patriote. Ce maître d'équipage avait un sac d'argent dans sa poche, qui faisait l'effet d'un pudding dans son linge[14], et avec cet avoir, il épousait une jeune personne versée dans les fournitures de literie, au milieu de grandes réjouissances; toute la population de Portsmouth (au nombre de neuf au dernier recensement) se tournait vers la plage pour se frotter les mains, échanger des poignées de mains avec les autres et chanter à tue-tête: «Remplissez nos verres! Remplissez nos verres!» Un certain balayeur de navires, au teint foncé, qui ne voulait ni boire ni rien faire de ce qu'on lui proposait, et dont le cœur, disait ouvertement le maître d'équipage, devait être aussi noir que la figure, proposa à deux autres de ses camarades de mettre dans l'embarras tous ceux qui étaient là, ce qui fut si bien exécuté (la famille du balayeur ayant une influence politique considérable), qu'il fallut une demi-soirée pour arranger les choses, et alors tout fut mené par l'intermédiaire d'un petit épicier avec un chapeau blanc, des guêtres noires, un nez rouge, qui entra dans une horloge avec un gril à la main pour écouter, sortir et frapper par derrière avec son gril ceux qu'il ne pouvait pas convaincre de ce qu'il avait entendu. Ceci amena M. Wopsle (dont on n'avait pas encore entendu parler); il entra portant une étoile et une jarretière, comme grand plénipotentiaire envoyé par l'amirauté, pour dire que les balayeurs devaient aller en prison sur le champ, et qu'il apportait le pavillon anglais au maître d'équipage, comme un faible témoignage des services publics qu'il avait rendus. Le maître d'équipage, ému pour la première fois, essuya respectueusement son œil avec le pavillon; puis, éclatant de joie, et s'adressant à M. Wopsle:

«Avec la permission de Votre Honneur, dit-il, je sollicite l'autorisation de lui offrir la main.»

M. Wopsle le lui permit avec une dignité gracieuse et fut immédiatement conduit dans un coin poussiéreux, pendant que tout le monde dansait une gigue. C'est de ce coin, et en promenant sur le public un œil mécontent qu'il m'aperçut.

La seconde pièce était la dernière nouvelle grande pantomime de Noël, dans la première scène de laquelle je fus peiné de découvrir M. Wopsle. Il entra en scène en grands bas de laine rouge, avec un visage phosphorescent et une masse de franges écarlates en guise de cheveux. Puis le génie de l'Amour ayant besoin d'un aide, à cause de la brutalité paternelle d'un fermier ignorant, qui s'opposait au choix de sa fille, évoqua un enchanteur sentencieux et arrivant des Antipodes, quelque peu secoué, après un voyage apparemment rude. M. Wopsle parut dans ce nouveau rôle avec un chapeau pointu et un ouvrage de nécromancie en un volume sous le bras. Le but du voyage de cet enchanteur étant principalement d'écouter ce qu'on lui disait, ce qu'on lui chantait, ce qu'on lui criait, de voir ce qu'on lui dansait et lui montrait, avec des feux de diverses couleurs, il avait pas mal de temps à lui, et je remarquai, avec une grande surprise qu'il passait ce temps à regarder de mon côté, comme s'il se perdait en étonnement.

Il y avait quelque chose de si remarquable dans l'état croissant de l'œil de M. Wopsle, et tant de choses semblaient tourbillonner dans son esprit et y devenir confuses, que je n'y comprenais plus rien. J'y pensais encore en sortant du théâtre, une heure après, et en le trouvant qui m'attendait près de la porte.

«Comment vous portez-vous? dis-je en lui donnant une poignée de mains, pendant que nous descendions dans la rue. Je me suis aperçu que vous me voyiez.

—Si je vous voyais, monsieur Pip! répondit-il; mais oui, je vous voyais. Mais qui donc était là aussi?

—Qui?