—Et vous avez toute la journée de demain mardi pour vous reposer, dit Herbert. Mais vous ne cessez pas de gémir, mon cher Haendel, quelle blessure avez-vous? Pouvez-vous vous tenir debout?
—Oui, oui, dis-je, je puis marcher, je n'ai d'autre blessure que la douleur que me cause ce bras.»
Ils le mirent à nu, et firent tout ce qui était en leur pouvoir pour me soulager. Mon bras était considérablement enflé et enflammé, je pouvais à peine supporter qu'on y touchât, mais ils déchirèrent leurs mouchoirs pour me faire de nouveaux bandages, et le replacèrent soigneusement dans l'écharpe, jusqu'à ce que nous puissions gagner la ville et nous procurer une lotion calmante pour mettre dessus. En peu de temps, nous eûmes fermé la porte de la maison de l'écluse, que nous laissions sombre et déserte, et nous repassions par la carrière pour rentrer en ville. Le garçon de Trabb, maintenant le commis de Trabb, marchait en avant avec une lanterne. C'était sa lumière que j'avais vu paraître à la porte, mais la lune était beaucoup plus haute que la dernière fois que je l'avais vue; le ciel et la nuit, bien que pluvieuse, étaient beaucoup plus clairs. La vapeur blanche de la chaux passait devant nous. Pendant que nous marchions, et comme auparavant j'avais mentalement fait une prière, je fis alors une action de grâces.
Suppliant Herbert de me dire comment il était venu à mon secours, ce que d'abord il avait positivement refusé de faire en me recommandant de rester tranquille, j'appris que, dans ma précipitation, j'avais laissé tomber la lettre anonyme dans notre appartement, où en rentrant avec Startop, qu'il avait rencontré dans la rue, il l'avait trouvée très peu de temps après mon départ. Le ton de la lettre l'avait inquiété, surtout à cause du peu de rapport qu'il y avait entre ce qu'elle disait et les quelques lignes que je lui avais laissées. Son inquiétude croissant, au lieu de céder après un quart d'heure de réflexion, il était parti pour le bureau des voitures avec Startop, qui n'avait pas mieux demandé que de l'accompagner pour demander à quelle heure partait la première voiture. Voyant que la voiture de l'après-midi était partie et trouvant que son inquiétude se changeait positivement en alarme à mesure qu'il rencontrait des obstacles, il avait résolu de partir en poste. Donc Startop et lui étaient arrivés au Cochon bleu comptant m'y trouver, ou au moins avoir quelques nouvelles de moi. Mais ne trouvant rien du tout, ils s'étaient rendus chez miss Havisham, où ils avaient perdu mes traces. Après cela, ils étaient retournés à l'hôtel (au moment sans doute où j'écoutais la version locale et populaire de mon histoire) pour prendre quelques rafraîchissements, et se procurer quelqu'un qui pût les guider dans les marais. Parmi les personnes qu'ils trouvèrent sous la porte du Cochon bleu se trouvait justement le garçon de Trabb, fidèle à son ancienne coutume de se trouver partout où il n'avait pas besoin d'être; et le garçon de Trabb m'avait vu partir de chez miss Havisham dans la direction de mon auberge. Le garçon de Trabb s'était donc fait leur guide et ils étaient partis avec lui pour la maison de l'écluse, mais par le chemin de la ville aux marais que j'avais évité. Tout en marchant, Herbert avait réfléchi que je pouvais, après tout, avoir été appelé là dans un but qui importait à la sûreté de Provis, et pensant que, dans ce cas, il ferait peut-être mal de me déranger, il avait laissé son guide et Startop au bord de la carrière et s'était approché seul et sans bruit de la maison, deux ou trois fois, cherchant à s'assurer si tout se passait bien à l'intérieur. Comme il ne pouvait rien entendre que les sons indistincts d'une voix rude (ceci se passait pendant que mon esprit était tant occupé), il avait même fini par douter que je fusse là, quand tout à coup il m'avait entendu crier de toutes mes forces. Il avait alors répondu à mes cris, et s'était précipité dans la cabane, suivi de près par les deux autres.
Quand je dis à Herbert ce qui s'était passé dans la maison, il voulut aller immédiatement à la ville trouver un magistrat, malgré l'heure avancée, et obtenir un ordre d'arrestation; mais j'avais déjà songé qu'une pareille démarche, en nous retenant et en nous empêchant de revenir pourrait être fatale à Provis. Il n'y avait pas à contester cette difficulté, et nous abandonnâmes toute pensée de poursuivre Orlick pour le moment. Dans ces circonstances, nous crûmes prudent de traiter légèrement la chose aux yeux du garçon de Trabb qui, j'en suis convaincu, aurait été fortement désappointé s'il avait appris que son intervention m'avait sauvé du four à chaux; non pas que le garçon de Trabb fût d'une mauvaise nature, mais parce qu'il avait trop de vivacité non employée, et qu'il était dans sa constitution de chercher de la variété et de l'excitation aux dépens des autres.
En le quittant, je lui fis présent de deux guinées (qui semblaient faire son affaire), et je lui dis que j'étais fâché d'avoir jamais eu une mauvaise opinion de lui (ce qui ne lui fit pas la moindre impression).
Le mercredi était si près de nous, nous prîmes le parti de retourner à Londres le soir même tous les trois dans la chaise de poste, afin d'être déjà loin si l'aventure de la nuit venait à s'ébruiter. Herbert se procura une bouteille de mixture calmante pour mon bras, et, à force d'en verser sur ma blessure, pendant toute la nuit, il me fut possible de supporter la douleur pendant le voyage. Il faisait jour quand nous arrivâmes au Temple; je me mis au lit immédiatement, et j'y restai tout le jour.
Je tremblais de tomber malade et d'être impotent pour le lendemain, et je m'étonne que cette crainte seule ne m'ait pas rendu incapable de rien faire. Cela fût arrivé sûrement, avec la fatigue et la torture morale que j'avais endurées, sans la force surnaturelle avec laquelle agissait sur moi l'idée du lendemain de ce jour, considéré avec tant d'inquiétudes, chargé de telles conséquences et de résultats impénétrables quoique si proches! Aucune précaution ne pouvait être plus utile que d'éviter de communiquer avec Provis ce jour-là; cependant cela augmentait encore mon inquiétude. Je tressaillais à chaque pas, à chaque bruit, croyant que Provis était découvert et arrêté, et que c'était un messager qui arrivait pour m'en informer. Je me persuadais à moi-même que je savais qu'il était arrêté; qu'il y avait sur mon esprit quelque chose de plus qu'une crainte ou un pressentiment; que le fait était arrivé, et que j'en avais une mystérieuse certitude. La journée se passa, et aucune mauvaise nouvelle n'arriva. Comme le jour touchait à sa fin, et que l'obscurité tombait, ma crainte vague d'être retenu par ma maladie le lendemain, s'empara de moi tout à fait; je sentais battre mon bras brûlant et ma tête brûlante, et il me semblait que je commençais à divaguer. Je comptais jusqu'à des nombres élevés pour m'assurer de moi-même, et je répétais des fragments d'ouvrages que je savais, en prose et en vers. Il arrivait quelquefois que, pendant un court répit de mon esprit fatigué, je m'assoupissais quelques instants et que j'oubliais; alors je me disais en me réveillant en sursaut:
«Allons! m'y voilà, le délire s'empare de moi.»
On me laissa très tranquille tout le jour; on tint mon bras constamment bandé et l'on me fit prendre des calmants. Toutes les fois que je m'endormais, je me réveillais avec l'idée que j'avais eue dans la cabane de l'Écluse, qu'un long espace de temps s'était écoulé, et que l'occasion de sauver Provis était passée. Vers minuit, je me jetai en bas de mon lit, et fus trouver Herbert avec la conviction que j'avais dormi pendant vingt-quatre heures, et que le mercredi était passé. C'était le dernier effort de mon excitation épuisée; après cela, je dormis profondément.