Le mercredi matin commençait à poindre, quand je regardai par la fenêtre. Les lumières qui vacillaient sur les ponts avaient déjà pâli, le soleil levant était comme un lac de feu à l'horizon; le fleuve, encore sombre et mystérieux, était coupé par les ponts, qui prenaient une teinte grise et froide, et çà et là, à la partie supérieure, une touche chaude renvoyée par le ciel en feu. Comme je regardais cet amas de toits, de tours d'églises et de flèches, s'élevant dans l'air, plus clairs que de coutume, le soleil se leva, un voile parut tout à coup être enlevé de dessus la rivière, et des millions d'étincelles parurent à sa surface. De moi aussi, il me semblait qu'on avait tiré un voile, et je me sentais vaillant et fort.

Herbert était endormi dans son lit, et notre vieux camarade d'études était endormi sur le sofa. Je ne pouvais pas m'habiller sans l'aide de quelqu'un, mais je ranimai le feu qui brûlait encore et je leur préparai du café. Bientôt mes compagnons se levèrent, vaillants et forts aussi; et nous laissâmes entrer par les fenêtres l'air vif du matin, et nous regardâmes la marée qui montait encore vers nous.

«Quand l'aiguille sera sur neuf heures, dit Herbert avec entrain, attention à nous! et tenez-vous prêts, vous, là-bas, au Moulin du Bord de l'Eau!»


[CHAPITRE XXIV.]

C'était un des ces jours de mars, où le soleil brille chaud et où le vent souffle froid, où l'on trouve l'été sous le soleil et l'hiver à l'ombre. Nous avions nos paletots avec nous, et je pris un sac de voyage. De tout ce que je possédais sur terre, je ne pris que les quelques objets de première nécessité qui remplissaient le sac. Où allais-je? qu'allais-je faire? et quand reviendrais-je? étaient autant de questions auxquelles je ne pouvais répondre. Je n'en troublai pas mon esprit, car tout cela reposait sur la sûreté de Provis. Je me demandai seulement, au moment où je m'arrêtai à la porte pour jeter un dernier regard dans l'appartement, dans quelles circonstances différentes je devais revoir ces chambres, si jamais je les revoyais.

Nous descendîmes sans nous presser l'escalier du Temple, et nous y restâmes pendant quelque temps, comme si nous n'étions pas encore tout à fait décidés à tenter l'aventure. J'avais, bien entendu, veillé à ce que le bateau se trouvât prêt et tout en ordre. Après avoir montré un peu d'indécision, dont personne ne fut témoin, que les deux ou trois créatures amphibies appartenant à notre escalier du Temple, nous nous embarquâmes et prîmes le large, Herbert à l'avant, moi au gouvernail. La marée était haute, car alors il était huit heures et demie.

Voici quel était notre plan: la marée commençant à baisser à neuf heures, et nous emmenant jusqu'à trois heures, notre intention était de continuer quand elle remonterait, et de ramer contre elle jusqu'à la nuit. Nous serions bien alors arrivés dans ces grandes largeurs au-delà de Gravesend, entre Kent et Essex, où la rivière est large et solitaire, où les habitants riverains sont peu nombreux, et où il y a des auberges éparses, çà et là, parmi lesquelles nous pourrions facilement en choisir une pour nous reposer. Nous avions l'intention d'y rester toute la nuit. Le paquebot pour Hambourg et celui pour Rotterdam devaient quitter Londres vers neuf heures, le jeudi matin, nous savions à quelle heure l'attendre, selon l'endroit où nous serions, et nous hélerions d'abord le premier, de sorte que si, par hasard, on ne pouvait nous prendre à bord, nous aurions une seconde chance. Nous connaissions les marques distinctives de chaque vaisseau.

Le soulagement que j'éprouvais en commençant enfin l'exécution de notre entreprise était si grand, qu'il m'était difficile de croire à l'état dans lequel je m'étais trouvé quelques heures auparavant. L'air vif, le soleil, le mouvement sur la rivière et le mouvement dans la rivière elle-même, l'eau qui courait avec nous, paraissant sympathiser avec nous, nous animer, nous encourager, me rafraîchissaient d'un nouvel espoir. Je me sentais intérieurement humilié d'être si peu utile dans le bateau, mais il y avait peu de meilleurs rameurs que mes deux amis, et ils ramaient avec une régularité qui devait durer tout le jour.

À cette époque, la navigation à vapeur sur la Tamise était bien loin d'être ce qu'elle est aujourd'hui, et les bateaux à rames étaient bien plus nombreux. Il y avait peut-être autant de barques houillères à voiles et de bateaux côtiers qu'à présent; mais les vaisseaux à voiles, grands et petits, n'étaient pas la dixième ou la vingtième partie aussi nombreux. De bonne heure comme il était, il y avait déjà beaucoup de bateaux à rames allant et venant, beaucoup de barques descendant avec la marée; la navigation sur la rivière entre les ponts, en bateaux découverts, était chose plus commode et plus commune dans ce temps-là qu'aujourd'hui, et nous avancions lentement, au milieu d'un grand nombre d'esquifs et de péniches.