—Pour cent vingt-trois livres, quinze shillings et six pence. C'est pour le compte du bijoutier, je crois.
—Que faut-il faire?
—Le mieux serait de venir chez moi, dit l'homme; je tiens une maison très convenable.»
J'essayai de me lever et de m'habiller; puis, quand je levai les yeux sur eux, je vis qu'ils se tenaient à quelque distance de mon lit et me regardaient. Je restai à ma place.
«Vous voyez mon état, dis-je, j'irais avec vous si je le pouvais; mais, en vérité, j'en suis tout à fait incapable. Si vous m'enlevez d'ici, je crois que je mourrai en chemin.»
Peut-être répondirent-ils ou discutèrent-ils sur la situation; autant qu'il m'en souvient, ils essayèrent de m'encourager à croire que j'étais moins mal que je ne pensais; mais je ne sais pas ce qu'ils firent, si ce n'est qu'ils s'abstinrent de m'emmener.
Ce qui n'était que trop certain, c'est que j'avais la fièvre, que j'étais anéanti, que je souffrais beaucoup, que je perdais souvent la raison, que le temps me semblait d'une longueur démesurée, que je confondais des existences impossibles avec la mienne propre, que j'étais une des briques de la muraille, et que je suppliais qu'on m'ôtât de la place gênante où l'on m'avait mis, que j'étais l'arbre d'acier d'une vaste machine, tournant avec fracas sur un abîme, et encore que j'implorais pour mon compte personnel qu'on arrêtât la machine, et qu'à coups de marteau on séparât la part que j'y avais. Que j'aie passé par ces phases de la maladie, je le sais, parce que je m'en souviens et qu'en quelque sorte je le savais au moment même. Que j'aie lutté avec des personnes réelles, croyant avoir affaire à des assassins, et que j'aie compris tout d'un coup qu'elles me voulaient du bien, après quoi je tombais épuisé dans leurs bras et les laissais me remettre au lit, je le savais aussi en revenant à la connaissance de moi-même. Mais, par-dessus tout, je savais que chez tous ceux qui m'avaient entouré pendant ma maladie, et que j'avais cru voir passer par toutes sortes de transformations, se dilater dans des proportions infinies, il y avait eu une tendance extraordinaire à prendre plus ou moins la ressemblance de Joe.
Après avoir passé le plus mauvais moment de ma maladie, je remarquai que, tandis que tous ses autres signes caractéristiques changeaient, ce seul trait ne changeait pas. Quiconque m'approchait, prenait l'apparence de Joe. J'ouvrais les yeux dans la nuit, et qui voyais-je dans le grand fauteuil, au chevet du lit? Joe. J'ouvrais les yeux dans le jour, et, assis sur l'appui de la fenêtre, fumant sa pipe à l'ombre de la fenêtre ouverte, qui voyais-je encore? Joe. Je demandais une boisson rafraîchissante, et quelle était la main chérie qui me la donnait? Celle de Joe. Je retombais sur mon oreiller après avoir bu, et quel était le visage qui me regardait avec tant d'espoir et de tendresse, si ce n'est celui de Joe!
Enfin un jour je pris courage et je dis:
«Est-ce vous, Joe?»