«Voyons, dit Sikes, voulez-vous me donner ça, oui ou non?

- Ce n'est pas bien, Guillaume; n'est-ce pas, Nancy, que ce n'est pas bien? demanda le juif.

- Que ce soit bien ou mal, répliqua Sikes, donnez-moi ça, vous dis-je! Est-ce que vous vous figurez que Nancy et moi nous n'avons rien de mieux à faire que de perdre notre temps à donner la chasse au premier garçon qui se fera coffrer, à cause de vous? Donnez-moi ça, vieux ladre, vieille momie, entendez-vous!»

Tout en faisant ces amicales remontrances, M. Sikes saisit le billet que le juif tenait entre le pouce et l'index, puis regardant froidement Fagin dans le blanc des yeux, il plia le billet en dix et l'enferma dans un noeud qu'il fit à sa cravate.

«Voilà pour notre peine, dit Sikes, et ce n'est pas moitié de ce que ça valait: quant à vous, gardez les livres, si vous aimez la lecture, ou sinon, vendez-les.

- C'est très intéressant, dit Charlot Bates, qui feignait de lire un des volumes en question, en faisant mille grimaces; beau style! hein, Olivier?» Et, en voyant l'air piteux de celui-ci, maître Bates, qui avait le don de saisir en toutes choses le côté comique, s'abandonna à un nouveau transport de gaieté plus bruyant que le premier.

«Ils appartiennent au vieux monsieur, dit Olivier en se tordant les mains; au bon et généreux vieux monsieur qui m'a reçu chez lui, qui m'a soigné quand j'étais mourant; renvoyez-les-lui, je vous en conjure; renvoyez-lui les livres et l'argent; gardez-moi ici toute ma vie; mais je vous en prie, je vous en supplie, renvoyez-les-lui. Il croira que je l'ai volé! la vieille dame, et tous ceux qui ont été si bons pour moi, croiront que je suis un voleur; oh! ayez pitié de moi et renvoyez-les-lui!»

En parlant ainsi, avec l'énergie que donne une poignante douleur, Olivier tomba à genoux aux pieds du juif, en joignant les mains d'un air suppliant et désespéré.

«Ce garçon a raison, observa Fagin en jetant autour de lui un coup d'oeil sournois, et en fronçant tant qu'il pouvait ses affreux sourcils. Tu as raison, Olivier, tu as raison. On croira que tu es un voleur; ah! ah! ajouta-t-il en se frottant les mains; ça se trouve à merveille, et nous ne pouvions rien souhaiter de mieux.

- Sans doute, répondit Sikes; j'y ai songé dès que je l'ai vu entrer dans Clerkenwell avec ses livres sous le bras. C'est tout simple, il faut que ce soient des gens confits en dévotion: autrement ils ne l'auraient pas pris chez eux. Ils ne le rechercheront pas, de crainte d'être obligés à des poursuites pour le faire enfermer; il est en sûreté comme ça.»