Le vieillard resta quelques instants à se mordre les doigts d'un air pensif. L'agitation de son visage annonçait qu'il craignait quelque mauvaise nouvelle. Enfin, il leva la tête.
«Où est-il?» demanda-t-il.
Le Matois montra du doigt le plafond et fit mine de s'éloigner.
«Oui, dit le juif comme répondant à une question sous-entendue: fais-le descendre. Chut! paix, Charlot! doucement, Tom! filez sans bruit.»
Charlot Bates et son récent antagoniste obéirent sur-le-champ à cette injonction de se retirer. Tout était silencieux quand le Matois descendit l'escalier, une chandelle à la main, suivi d'un homme en blouse, qui, après avoir jeté un regard effaré autour de la chambre, ôta une grosse cravate qui lui cachait le bas du visage, et laissa voir les traits du flambant Tobie Crackit, mais pâle, défiguré, la barbe longue et la chevelure en désordre.
«Comment ça va-t-il, Fagin? dit le beau Tobie, en faisant un signe de tête au juif. Tiens! Matois, mets ce cache-nez dans mon castor, que je sache où le trouver en m'en allant. Bien! tu feras un fameux lapin, toi, et tu enfonceras les anciens.»
Tout en parlant, il releva sa blouse, mit les mains dans ses poches, approcha une chaise du feu et posa ses pieds sur les chenets.
«Voyez, Fagin, dit-il en montrant tristement ses bottes crottées, pas une goutte de cirage depuis… vous savez quand… Mais ne me regardez donc pas ainsi! tout viendra, en son temps; je ne peux pas causer d'affaires avant d'avoir bu et mangé; ainsi donnez-moi de quoi me soutenir, et laissez-moi me faire une bosse tout tranquillement, pour la première fois depuis trois jours.»
Le juif fit signe au Matois de poser les vivres sur la table; puis s'asseyant en face du voleur, il attendit qu'il lui plût d'entamer la conversation.
À en juger d'après les apparences, Tobie n'était pas près d'en venir là. Le juif se contenta d'observer patiemment sa physionomie, dans l'espoir d'y découvrir quelle nouvelle il apportait: ce fut en vain. Il avait l'air fatigué et abattu, mais son visage était aussi calme que d'habitude, et, malgré le désordre de sa tenue, le flambant Tobie Crackit avait l'air content de sa personne. Le juif, au comble de l'impatience, l'épiait à chaque bouchée, et parcourait la chambre en long et en large, dans un état d'agitation dont il n'était pas maître. Rien n'y fit. Tobie continua à manger sans faire attention à quoi que ce fût, jusqu'à ce qu'il fut hors d'état de manger davantage; alors il fit sortir le Matois, ferma la porte, se versa un grog et se mit en mesure de commencer son récit.