- C'est vrai, ma chère; vous êtes ici la maîtresse, dit M. Bumble; mais je pensais que vous n'étiez peut-être pas là.
- Tenez, M. Bumble, répondit la dame, nous n'avons que faire de vous; vous aimez beaucoup trop à mettre votre nez dans ce qui ne vous regarde pas; tout le monde ici se moque de vous dès que vous avez le dos tourné, et vous vous faites traiter d'imbécile à toute heure du jour. Allons, sortez!»
M. Bumble, voyant avec un chagrin cuisant les pauvresses ricaner à qui mieux mieux, hésita un instant. Mme Bumble, dont l'impatience n'admettait aucun délai, saisit une tasse pleine d'eau de savon, et, lui montrant la porte, lui enjoignit de sortir à l'instant, sous peine de recevoir le liquide sur sa majestueuse personne.
Que pouvait faire M. Bumble? Il jeta autour de lui un regard abattu et sortit; comme il franchissait la porte, les rires contenus des pauvresses éclatèrent bruyamment: il ne lui manquait plus que cela! il était déshonoré à leurs yeux; il avait perdu son rang aux yeux même des pauvres; il était tombé du sommet des sublimes fonctions de bedeau jusqu'au fond de l'abîme humiliant du rôle de poule mouillée.
«Tout cela en deux mois! se dit M. Bumble plein de pensées lugubres; deux mois!… Il n'y a que deux mois, j'étais non seulement mon maître, mais celui de quiconque touchait de près ou de loin au dépôt paroissial; et maintenant…!»
C'était trop. M. Bumble donna un soufflet à l'enfant qui lui ouvrit la porte (car, tout en rêvant, il était arrivé à la porte d'entrée), et s'achemina vers la rue d'un air distrait.
Il suivit une rue, puis une autre, jusqu'à ce que l'exercice eût calmé la première explosion de son chagrin; l'émotion l'avait altéré. Il passa devant nombre de cabarets, et s'arrêta enfin devant un dont la salle, comme il s'en assura par un rapide coup d'oeil jeté à l'intérieur, était déserte, ou du moins n'était occupée que par un consommateur solitaire. La pluie commençait à tomber à verse; il se décida à entrer, demanda, en passant devant le comptoir, qu'on lui servit à boire, et pénétra dans la salle qu'il avait vue de la rue.
L'individu qui s'y trouvait était brun, de haute taille et enveloppé dans un grand manteau; il avait l'air d'un étranger, et, à en juger d'après son air fatigué et la poussière qui couvrait ses vêtements, il venait de faire un assez long trajet. Il regarda entrer M. Bumble, mais daigna à peine répondre à son salut par un léger signe de tête.
En supposant que l'étranger se fût montré encore plus sans gêne, M. Bumble avait de la dignité pour deux; il avala son grog en silence et se mit à lire le journal d'un air sérieux et imposant.
Il arriva pourtant… comme il arrive souvent quand on trouve un compagnon dans de telles circonstances, que M. Bumble se sentait poussé, de moment en moment, à jeter un coup d'oeil à la dérobée sur l'étranger; mais chaque fois qu'il le faisait, il détournait les yeux avec une certaine confusion en trouvant ceux de l'étranger braqués sur lui. Ce qui ajoutait encore à la gauche timidité de M. Bumble, c'était l'expression remarquable du regard de cet individu; il avait l'oeil vif et perçant, mais soupçonneux et défiant, et on ne pouvait le regarder sans une certaine répulsion.