- Tu le sais bien misérable! répliqua le brigand. Tu as été guettée cette nuit… Tout ce que tu as dit a été entendu.
- Alors épargne ma vie comme j'ai épargné la tienne, dit Nancy en se cramponnant après lui. Guillaume, cher Guillaume, tu n'auras pas le coeur de me tuer. Oh! songe à tout ce que j'ai refusé cette nuit à cause de toi! Épargne-toi ce crime; je ne te lâcherai pas; tu ne pourras pas me faire lâcher prise. Guillaume, pour l'amour de Dieu, pour toi, pour moi, arrête, avant de verser mon sang. Sur mon âme, je ne t'ai pas trahi.»
L'homme fit un violent effort pour dégager son bras; mais la jeune fille l'étreignait convulsivement, et il eut beau faire, il ne put lui faire lâcher prise.
«Guillaume, criait-elle en s'efforçant d'appuyer sa tête sur la poitrine du brigand, ce monsieur et cette bonne demoiselle m'ont proposé cette nuit d'aller vivre à l'étranger et d'y finir mes jours dans la solitude et la tranquillité. Laisse-moi les revoir et les supplier à genoux d'avoir pour toi la même bonté; nous quitterons cet affreux séjour; nous irons bien loin, chacun de notre côté, mener une vie meilleure, et oublier, sauf dans nos prières, la vie que nous avons menée jusqu'ici: après cela, nous ne nous reverrons jamais. Il n'est jamais trop tard pour se repentir; ils me l'ont dit… Je sais bien maintenant qu'ils disaient vrai; mais il nous faut du temps, un peu de temps!
Le brigand dégagea un de ses bras et saisit son pistolet. La pensée qu'il serait immédiatement découvert s'il faisait feu, lui traversa l'esprit malgré l'accès de rage auquel il était en proie. Il frappa deux fois de toute sa force, avec la crosse du pistolet, la tête de la jeune fille qui touchait presque la sienne.
Elle chancela et tomba, aveuglée par les flots de sang qui jaillissaient de son front; puis, parvenant avec peine à se soulever sur les genoux, elle tira de son sein un mouchoir blanc, - celui que lui avait donné Rose Maylie, - et l'élevant à mains jointes vers le ciel, aussi haut que ses forces défaillantes le lui permettaient, elle murmura une prière pour implorer la pitié du Créateur.
C'était un affreux spectacle. L'assassin gagna la muraille d'un pas chancelant; puis, mettant sa main sur ses yeux, il se saisit d'un lourd gourdin et acheva sa victime.
CHAPITRE XLVIII.
Fuite de Sikes.
De toutes les actions coupables qui, à la faveur des ténèbres, avaient été commises dans la vaste enceinte de Londres, depuis que la nuit l'avait jamais enveloppée, celle-ci était la plus criminelle. De toutes les horreurs qui allaient empester de leur odeur infecte l'air pur du matin, celle-ci était la plus lâche et la plus odieuse.
Le soleil brillant qui ne ramène pas seulement avec lui la lumière, mais qui rend l'homme à la vie et à l'espérance, le soleil se levait radieux sur la populeuse cité; ses rayons tombaient également sur les vitraux richement colorés et sur les misérables vitres de la mansarde, sur le dôme des cathédrales et sur les masures en ruines. Il éclairait la chambre où gisait la femme assassinée; il l'éclairait en dépit des efforts du brigand pour empêcher ses rayons d'y pénétrer: ils y pénétraient à torrent. Si ce spectacle était affreux dans le crépuscule du matin, qu'était-ce maintenant au milieu de cette éclatante lumière!