- On y va, dit le directeur du bureau en apportant les lettres.

- On y va, on y va! grommela le courrier… c'est comme la jeune millionnaire qui doit un jour avoir un caprice pour moi; mais quand? je n'en sais rien. Allons, donnez vite!… En route!»

Il sonna du cor et la voiture partit.

Sikes resta immobile dans la rue, indifférent, en apparence, à ce qu'il venait d'entendre, et sans autre préoccupation que celle de savoir où aller. À la fin il revint encore une fois sur ses pas, et prit la route qui mène de Hatfield à Saint-Albans. Il marchait d'un pas résolu; mais quand il eut laissé Londres derrière lui et qu'il se fut enfoncé de plus en plus dans la solitude et les ténèbres de la route, il se sentit gagné par un sentiment de terreur et d'épouvante qui l'ébranla jusqu'au fond du coeur. Autour de lui tous les objets, réels ou imaginaires, immobiles ou agités, prenaient une apparence formidable; mais ces craintes n'étaient rien au prix de ce que lui faisait éprouver le souvenir incessant de cet affreux cadavre du matin qu'il croyait sentir sur ses talons. Il pouvait distinguer, jusque dans les moindres détails, ses formes au milieu de l'ombre; il le voyait s'avancer d'un air sinistre et solennel; il entendait le frôlement des vêtements de sa victime contre les buissons, et chaque souffle du vent apportait à son oreille le son de ce cri, suprême et étouffé; s'il s'arrêtait, le fantôme s'arrêtait aussi; s'il courait, le fantôme le suivait, non pas en courant: ç'aurait été une consolation; mais non, c'était comme un cadavre encore doué du simple mécanisme de la vie, emporté tout droit sur quelque vent funèbre qui rasait le sol.

Parfois il se retournait avec l'énergie du désespoir, résolu à éloigner de force le fantôme, qu'il savait pourtant bien être privé de vie; mais alors ses cheveux se dressaient sur sa tête et son sang se glaçait dans ses veines; le fantôme avait suivi son mouvement et se tenait toujours derrière lui; ce cadavre qu'il n'avait pas perdu de vue un instant, le matin, il l'avait maintenant à ses trousses, et sans relâche. Il s'adossa à un talus, le long de la route; le fantôme se posta au-dessus de lui, et il le voyait parfaitement, malgré les ténèbres; il se jeta à terre, se coucha sur le dos; le fantôme se tint près de sa tête, tout droit, silencieux et immobile, semblable à une pierre sépulcrale avec l'épitaphe tracée en lettres de sang.

Qu'on ose parler après cela des assassins qui échappent à la justice! Qu'on vienne nous dire qu'il faut que la Providence sommeille! Une seule longue minute passée dans ce paroxysme de terreur ne valait-elle pas mille morts violentes?

Dans un champ, près de la route, il y avait un hangar qui lui offrit un abri pour la nuit. Devant la porte étaient plantés trois grands peupliers dont le vent agitait les branches avec un sifflement sinistre. Le brigand était hors d'état de continuer sa route avant le retour du jour; il se blottit contre le mur… Mais là de nouvelles tortures l'attendaient.

Il eut une vision aussi obstinée et plus terrible que celle à laquelle il venait de se soustraire: ces yeux hagards et ternes, que le matin il avait préféré regarder plutôt que de se les figurer cachés sous la couverture, ses deux yeux lui apparurent au milieu des ténèbres; ils brillaient, mais ne répandaient autour d'eux aucune clarté; il n'y en avait que deux, et ils étaient partout. Si lui-même fermait les yeux, il voyait par la pensée la chambre de la victime avec les moindres objets qu'elle renfermait, et chacun d'eux à sa place accoutumée. Le cadavre aussi était à sa place, et les yeux étaient tels qu'il les avait vus en quittant la chambre. Il se leva et s'élança dans les champs: l'apparition l'y suivit; il revint sous le hangar et se tapit de nouveau contre le mur: avant qu'il eût eu le temps de s'étendre à terre, les deux yeux étaient déjà là devant lui.

Il resta ainsi en proie à une terreur inexprimable, tremblant de tous ses membres, une sueur froide s'échappant de tous ses pores. Tout à coup un tumulte lointain domina le bruit du vent et l'on entendit des cris de désespoir et des exclamations de surprise; il trouva quelque soulagement à entendre des voix humaines dans ce lieu solitaire, bien que ce fut pour lui une cause sérieuse d'alarme. Il retrouva ses forces et son énergie en présence d'un danger personnel, et, se levant précipitamment, il s'élança hors du hangar.

Tout le ciel paraissait en feu; des tourbillons de flammes s'élevaient dans l'air et, lançant une pluie d'étincelles, éclairaient l'atmosphère à plusieurs milles à la ronde, et chassaient des nuages de fumée dans la direction du lieu où il se trouvait. Les cris devinrent plus perçants à mesure qu'ils étaient poussés par plus de bouches, et il put entendre celui de: «Au feu!» mêlé aux tintements du tocsin, à la chute bruyante des poutres et des toitures, au craquement des flammes quand elles s'enroulaient autour de quelque obstacle, et qu'elles s'élançaient ensuite avec une nouvelle force pour continuer leurs ravages. Le bruit augmentait de plus en plus; il y avait foule autour de l'incendie, des hommes, des femmes, tous en mouvement. Ce fut pour lui comme une nouvelle vie. Il s'élança tête baissée dans la direction du feu, se frayant un passage au milieu des ronces et des épines, et escaladant comme un fou les haies et les clôtures, tandis que son chien courait devant lui en aboyant de toutes ses forces.