«Voyons, dit M. Brownlow en tirant sa montre et en la posant sur la table, il sera de retour dans vingt minutes, au plus; d'ici-là il fera nuit.
- Est-ce que vous pensez sérieusement qu'il reviendra? demanda
M. Grimwig.
- En doutez-vous?» dit M. Brownlow en souriant.
L'esprit de contradiction tourmentait beaucoup en ce moment M. Grimwig, et le sourire confiant de son ami ne fit que l'affermir dans cette disposition.
«Oui, j'en doute, dit-il en donnant un coup de poing sur la table. L'enfant a sur le dos un vêtement neuf, sous le bras des livres de prix, et dans la poche un billet de cinq livres sterling. Il ira rejoindre ses anciens amis les voleurs, et se moquera de vous. S'il remet les pieds ici, je consens à manger ma tête.»
En parlant ainsi il rapprocha sa chaise de la table, et les deux amis restèrent dans une attente silencieuse, les yeux fixés sur la montre. Il est bon de remarquer, parce que cela montre bien l'importance que nous attachons à nos jugements, que M. Grimwig, bien qu'il ne fût nullement méchant, et qu'il fût désolé au contraire au fond de l'âme de voir son respectable ami dupe d'une supercherie, désirait pourtant de tout son coeur, en ce moment, qu'Olivier ne revint pas: tant notre pauvre nature est pétrie de contradictions.
La nuit tomba peu à peu, et l'on pouvait à peine distinguer les aiguilles sur le cadran. Les deux messieurs restaient pourtant immobiles et silencieux, les yeux fixés sur la montre.
CHAPITRE XV. Où l'on verra combien le facétieux juif et miss Nancy étaient attachés à Olivier.
Dans la salle obscure d'une misérable taverne, située dans la partie la plus sale de Little-Saffron-Hill, repaire ténébreux où pendant l'hiver un bec de gaz brûlait tout le jour, et où jamais pendant l'été ne brilla un rayon de soleil, un homme était assis devant un pot d'étain et un petit verre, absorbé dans ses pensées et imprégné d'une forte odeur de liqueur. À son vêtement de velours commun, à sa calotte de velours, à ses brodequins, un agent exercé l'eût reconnu sur-le-champ, malgré le demi-jour, pour M. Guillaume Sikes. À ses pieds était étendu un chien au poil blanc et aux yeux rouges, occupé tour à tour à cligner de l'oeil en regardant son maître, et à se lécher le museau, où une plaie large et saignante attestait un combat récent.
«Vas-tu te tenir tranquille, gredin!» dit M. Sikes en rompant brusquement le silence, Il était peut-être tellement plongé dans ses réflexions, que le seul mouvement des yeux du chien suffisait pour les troubler; ou bien l'irritation produite en lui par ces réflexions mêmes avait besoin de se traduire en mauvais traitements à l'égard d'une bête inoffensive. Quoi qu'il en soit, Sikes se mit à jurer contre son chien et en même temps lui allongea un coup de pied.