Elle allait parler, lorsque, jetant un regard autour d'elle, elle aperçut les deux vieilles, qui, le cou tendu et le corps en avant, prêtaient une oreille attentive à ce qu'elle allait dire.

—Faites-les sortir! continua-t-elle d'une voix léthargique. Vite! vite!

Les deux vieilles, s'écriant à qui mieux mieux et d'un commun accord, se plaignirent amèrement d'être méconnues par leur ancienne camarade, et protestèrent contre l'injustice qu'il y aurait à les en séparer à ses derniers moments; mais la matrone les poussa hors de la chambre, ferma la porte sur elles et vint se rasseoir au chevet de la malade.

—Maintenant, écoutez bien! dit la mourante d'une voix plus forte, comme pour exciter en elle une dernière lueur d'énergie. Dans cette chambre, —dans ce lit,— j'ai soigné, autrefois, une jeune créature qu'on avait amenée dans cette maison. Ses pieds, meurtris et déchirés par la marche, étaient couverts de sang et de poussière. Elle accoucha d'un garçon, et mourut. Attendez donc! En quelle année, déjà?

—Peu importe l'année! dit l'impatiente matrone. Eh bien! quoi, au sujet de cette jeune femme?

—Ah! murmura la malade retombant dans son premier assoupissement . . . Au sujet de la jeune femme, n'est-ce pas? À . . . à . . . son . . . sujet? —Ah! oui! (Elle pleura, jeta un cri perçant, et bondit sur son lit d'un air furieux; son visage devint pourpre et ses yeux lui sortaient de la tête.) —Je l'ai volée! . . . oui, c'est pourtant vrai . . . je l'ai volée! . . . Elle n'était pas encore froide! . . . Oui . . . je le répète . . . elle était encore tiède quand je l'ai volée!!!

—Volé quoi? . . . Pour l'amour de Dieu, parlez donc! s'écria la matrone faisant un mouvement, comme si elle eût voulu appeler du secours.

—M'y voici! répliqua la mourante mettant sa main sur la bouche de l'autre: la seule chose qu'elle avait. Elle manquait de tout . . .. de vêtements pour se couvrir et de pain pour subsister; . . . mais elle avait conservé précieusement dans son sein . . . C'était de l'or, je vous dis! . . . de l'or magnifique qui aurait pu lui sauver la vie!

—De l'or! répéta la matrone se penchant avidement sur le lit de la moribonde, à mesure que celle-ci retombait sur l'oreiller. Eh bien! quoi, après? Qui était la mère? En quel temps? À quelle époque? Parlez! parlez!

—Elle m'avait priée de le garder, poursuivit l'autre en poussant un profond soupir. Elle me l'avait confié comme étant la seule personne qui fût auprès d'elle à l'heure de son agonie. Je l'ai convoité dans mon cœur . . . je l'ai volé en pensée, lorsque je le lui ai vu autour du cou pour la première fois. —Et, qui pis est, j'ai peut-être la mort de l'enfant à me reprocher. Ils l'auraient certainement mieux traité s'ils avaient su tout cela.