Le vieillard avait gagné le coin de la rue, qu'il ne s'était point encore remis de l'impression qu'avait produite sur lui le récit de Toby Crackit. Contre son ordinaire, il marchait vite et sans paraître savoir où il allait, lorsque le frôlement soudain d'une voiture qui faillit le renverser et le cri des personnes qui virent le danger qu'il venait de courir le ramenèrent sur le trottoir. Evitant autant que possible les rues fréquentées et ne cherchant au contraire que les allées et les passages, il se trouva enfin dans Snow-Hill. Là il marcha encore plus vite, et ne ralentit sa marche que quand il fut entré dans une petite ruelle où, comme s'il eût eu la conviction qu'il était dans son propre élément, il reprit son pas ordinaire et sembla respirer plus librement.

Près de l'endroit ou Snow-Hill et Holborn-Hill se joignent, vous voyez sur la droite, en venant de la Cité, une allée sombre et étroite qui conduit à Saffron-Hill, et dans les sales boutiques de laquelle sont exposés en vente d'énormes paquets de mouchoirs d'occasion de toutes grandeurs et de toutes couleurs; car c'est là que résident les marchands qui les achètent des filous.

C'est dans cet endroit que le juif venait d'entrer. Il était bien connu des pâles habitants du passage; car quelques-uns d'entre eux, qui étaient sur le pas de leur porte pour guetter les chalands, lui firent un signe de tête amical, auquel il répondit semblablement sans s'arrêter. Il alla ainsi jusqu'au bout du passage, où il adressa la parole à un fripier, homme de petite taille, assis dans une petite chaise d'enfant et fumant sa pipe devant la porte de sa boutique.

—Comment donc, monsieur Fagin! vous devenez si rare que votre présence suffirait pour guérir de l'ophtalmie! dit le respectable négociant en réponse à la question du juif sur l'état de sa santé.

—Il y faisait un peu trop chaud, dans votre quartier, Lively, repartit Fagin levant les yeux et croisant les mains sur ses épaules.

—C'est ce que je me suis laissé dire, répliqua l'autre, mais cela s'apaisera; ne pensez-vous pas comme moi?

Fagin fit un signe de tête affirmatif, et, montrant du doigt Saffron-Hill, il s'informa s'il n'y avait pas là quelqu'un ce soir.

—À l'enseigne des Trois-Boiteux? demanda le négociant.

Le juif fit signe que oui.

—Attendez donc! poursuivit le marchand cherchant à se rappeler; oui, il y en a quelques-uns, autant que je puis me rappeler. Je ne pense pas que votre ami y soit.