—Vous n'en ferez rien du tout, reprit Sikes; le Matois est beaucoup trop matois, et il oublierait peut-être de venir. Il pourrait se faire d'ailleurs qu'il perdit son chemin, ou qu'il fût pris au traquenard, ou toute autre excuse de ce genre, si vous lui en suggérez l'idée. Nancy fera mieux d'aller avec vous le chercher; ce sera bien plus sûr. Je me coucherai et je ferai un somme pendant ce temps-là.

Après avoir bien contesté et marchandé de part et d'autre, le juif réduisit la somme exigée par Sikes de cinq livres à trois livres quatre schellings six pence, protestant avec serment qu'il ne lui resterait qu'un schelling six pence pour vivre à la maison. Sur quoi Sikes ayant répliqué d'un ton bourru que, s'il n'y avait pas moyen d'avoir davantage, il fallait bien s'en contenter, Nancy se prépara à sortir avec Fagin, tandis que le Matois et maître Bates rangèrent les comestibles dans le buffet.

Le juif alors, prenant congé de son intime ami, s'en retourna chez lui accompagné de ses élèves et de Nancy; et Sikes, resté seul, se jeta sur son lit et se disposa à dormir pour passer le temps jusqu'au retour de la jeune fille.

Ils arrivèrent à temps à la demeure du juif, où ils trouvèrent Toby Crackit et le sieur Chitling en train de faire leur quinzième partie de piquet.

—Est-il venu quelqu'un, Toby? demanda le juif.

—Je n'ai vu âme qui vive, répondit le sieur Crackit tirant le col de sa chemise. C'était aussi triste que de la piquette.

Le juif ayant fait remarquer à ses amis qu'il était grandement temps d'aller à la besogne, car il était dix heures, et il n'y avait encore rien de fait, ils partirent pour se distribuer leurs quartiers respectifs.

—Maintenant, dit le juif quand ils eurent quitté la chambre, je m'en vais te chercher cet argent, Nancy. Ceci est la clef de la petite armoire où je serre toutes les choses que mes jeunes gens m'apportent. Je n'enferme jamais mon argent à clef, ma chère; car je n'en ai jamais assez pour cela, ah! ah! ah! . . . Non certes, ma chère, je n'en ai pas du tout même . . . C'est un pauvre commerce que le nôtre, Nancy! il n'y a pas à s'en louer, tant s'en faut! Et si ce n'était que j'aime les jeunes gens comme je le fais, il y a déjà longtemps que j'y aurais renoncé . . . Mais je les aide, ma chère, je les soutiens, Nancy; j'en ai toute la charge, ma fille. Chut! dit-il fourrant précipitamment la clef dans son sein, qui ce peut-il être? écoute!

La jeune fille, qui était assise les bras croisés et les coudes appuyés sur le bord de la table, affecta la plus grande indifférence quant à l'arrivée d'un tiers, et parut se soucier fort peu de savoir quelle était la personne qui venait à cette heure, quand, le chuchotement d'une voix d'homme ayant frappé son oreille, elle ôta sur-le-champ son chapeau et son châle avec la rapidité de l'éclair, les jeta sous la table, se plaignant de la chaleur d'un ton langoureux qui contrastait singulièrement avec la promptitude de ses mouvements, mais ce dont le juif ne put s'apercevoir, ayant le dos tourné en ce moment.

—Ah! ah! dit-il comme s'il eût été contrarié de la visite de l'importun, c'est l'homme que j'attendais . . . Il va descendre ici, Nancy. Tu n'as pas besoin de parler de cet argent en sa présence, entends-tu? . . . Il ne restera pas longtemps, ma chère . . . dix minutes tout au plus.