—Encore un mot! dit Rose comme Nancy se préparait à se retirer. Réfléchissez encore une fois à l'horreur de votre position et à l'occasion qui se présente de vous en affranchir. Vous avez des droits à l'intérêt que je vous porte, non seulement pour être venue ici volontairement me faire cette révélation, mais parce que vous êtes, pour ainsi dire, perdue au-delà de toute espérance. Retournerez-vous vers cette bande de voleurs et avec cet homme qui vous maltraite si cruellement, lorsqu'une seule parole suffit pour vous sauver? Quel est donc ce charme qui vous entraîne malgré vous, et qui vous attache au malheur et au crime? N'est-il pas dans votre cœur une corde que je puisse toucher? N'y reste-t-il donc aucun sentiment auquel je puisse en appeler contre ce fatal prestige?
—Quand de jeunes demoiselles aussi belles et aussi bonnes que vous livrent leur cœur, reprit avec fermeté la jeune fille, l'amour les entraîne quelquefois bien loin, celles mêmes qui ont, comme vous, des parents, des amis et des admirateurs pour les distraire. Mais quand de malheureuses filles, qui, comme moi, n'ont d'autre demeura que la tombe et d'autre ami pour les visiter dans leurs maladies, ou à l'heure de la mort, que le servant d'hôpital, donnent leur cœur à un homme qui leur tient lieu de parents et d'amis qu'elles ont perdus ou qui leur ont manqué pendant tout le cours de leur misérable existence, qui peut espérer de les guérir? . . . Plaignez-nous, Mademoiselle, d'entretenir en notre cœur un sentiment que la justice divine condamne et que les hommes réprouvent!
—Vous accepterez de moi quelque argent qui vous mette à même de vivre sans déshonneur, jusqu'à ce que nous nous revoyions du moins? dit Rose après un instant de silence.
—Pas un sou! reprit la fille.
—Ne rejetez pas l'offre que je fais de vous aider, dit Rose avec bonté; je désire vous être utile, je vous assure.
—Vous me rendriez un plus grand service, repartit Nancy avec l'accent du plus grand désespoir, si vous pouviez m'arracher la vie d'un seul coup; car jamais, plus que ce soir, je n'ai senti l'horreur de ma position, et il me serait si agréable de ne pas mourir dans le même enfer que celui dans lequel j'ai vécu! . . . Que Dieu vous bénisse, bonne demoiselle, et qu'il répande sur votre tête autant de bonheur qu'il a répandu de honte et d'opprobre sur la mienne!
Ayant prononcé ces paroles entrecoupées par ses sanglots, la malheureuse créature s'en alla.
XL. —Nouvelles découvertes, prouvant que les surprises, de même que les malheurs, viennent rarement seules.
La situation de Rose n'était pas des moins embarrassantes; car, tandis qu'elle désirait vivement pénétrer le mystère qui enveloppait la naissance d'Olivier, elle se voyait obligée, en conscience, de garder le secret qui lui avait été confié par la malheureuse fille avec qui elle venait d'avoir un si pénible entretien.
Elle n'avait plus que trois jours à rester à Londres avant de partir, avec madame Maylie et son jeune protégé, pour un port de mer assez éloigné. On touchait déjà à la fin du premier jour (minuit venait justement de sonner à l'instant où Nancy quitta la chambre). Quel projet pouvait-elle former qui pût être mis à exécution en vingt-quatre heures? ou quel moyen devait-elle employer pour retarder le voyage sans exciter le soupçon?