M. Losberne était à l'hôtel avec ces dames, et il devait y passer les deux dernières journées de leur séjour à Londres; mais Rose connaissait trop bien le caractère impétueux du docteur, et elle prévoyait trop clairement le courroux que, dans un premier moment d'indignation, il ferait éclater contre la jeune fille, pour lui confier le secret. C'était encore une des raisons pour lesquelles Rose craignait de s'ouvrir à madame Maylie, qui n'aurait pas manqué d'en parler au docteur . . . Avoir recours à un homme de loi, en supposant qu'elle eût su comment s'y prendre, était chose à laquelle elle devait renoncer pour la même raison . . . Elle eut bien un moment la pensée d'écrire à Henri; mais elle se souvint de leur dernière entrevue . . . Elle était dans cette perplexité, lorsque Olivier, qui venait de se promener dans la ville, escorté de Giles, qui lui tenait lieu de garde du corps, entra brusquement dans la chambre hors d'haleine et tout ému.
—Qu'avez-vous donc, que vous paraissez si agité? demanda Rose en s'avançant vers lui; répondez-moi, Olivier.
—Je puis à peine parler, reprit l'enfant. Il me semble que j'étouffe . . . Quel bonheur de penser que je le reverrai enfin, et que vous aurez la certitude que tout ce que je vous ai dit est l'exacte vérité!
—Je n'ai jamais supposé qu'il en fût autrement, mon ami, dit Rose, mais pourquoi dites-vous cela? . . . De qui parlez-vous?
—J'ai revu ce bon monsieur qui m'a témoigné tant d'amitié! répliqua Olivier pouvant à peine articuler ses mots . . . Vous savez, M. Brownlow, dont je vous ai si souvent parlé?
—Où donc? demanda Rose.
—Il descendait de voiture et il entrait dans une maison, répondit Olivier pleurant de joie. Je ne lui ai pas parlé . . . je ne pouvais pas lui parler, car il ne m'a pas aperçu, et j'étais si tremblant, qu'il m'a été impossible de courir vers lui; mais Giles s'est informé s'il demeurait dans la maison où nous l'avons vu entrer, et on lui a répondu que oui. Tenez, ajouta-t-il en tirant un papier de sa poche, voici son adresse: c'est là qu'il demeure . . . j'y vais de ce pas . . . Oh! mon Dieu, mon Dieu! que deviendrai-je quand je le reverrai et qu'il me parlera!
—Vite! dit Rose. Envoyez chercher un fiacre, et tenez-vous prêt à partir; je vais vous y conduire sur-le-champ. Il n'y a pas une minute à perdre! Le temps seulement de prévenir ma tante que nous sortons pour une heure, et je vous emmène. Ainsi soyez prêt!
Olivier ne se le fit pas dire deux fois, et en moins de dix minutes ils étaient en route pour Craven Street dans le Strand. Lorsqu'ils y furent arrivés, Rose descendit du fiacre pour préparer le vieux monsieur à recevoir Olivier; et remettant sa carte au domestique, elle le pria de dire à M. Brownlow qu'elle désirait le voir pour affaires de la plus grande importance. Celui-là reparut bientôt, il avait reçu l'ordre de faire monter la jeune demoiselle; il l'introduisit dans une chambre du premier étage, où elle fut présentée à un monsieur d'un certain âge, à l'air affable, et ayant un habit vert-bouteille. Non loin de lui était un autre vieux monsieur en culotte courte et en guêtres de nankin, lequel vieux monsieur (qui ne paraissait point extrêmement affable) était assis les mains jointes, appuyées sur la pomme de sa canne, et son menton par-dessus.
—Mille pardons, ma jeune demoiselle! dit le monsieur à l'habit vert se levant précipitamment de sa chaise et faisant un salut gracieux à mademoiselle Maylie. Je pensais que ce pouvait être quelque personne importune qui . . . Je vous prie en grâce de m'excuser . . . Donnez-vous la peine de vous asseoir.