Peu après le mariage de nos jeunes gens, le bon docteur retourna à Chertsey, où, privé de la société de ses dignes amis, il ne tarda pas à s'ennuyer et serait bientôt devenu maussade pour peu qu'il y eût été disposé par caractère. Pendant deux ou trois mois, il se contenta de donner à entendre qu'il craignait bien que l'air de Chertsey ne fût contraire à sa santé; puis, voyant qu'il ne s'y plaisait plus comme auparavant, il céda sa clientèle à son associé, et loua une petite maison à l'entrée du village dont son jeune ami était pasteur.
Avant de venir s'installer dans sa nouvelle demeure, il avait contracté une forte amitié pour M. Grimwig, qui lui rendait le réciproque. En conséquence, il reçoit bien souvent la visite de cet excentrique monsieur, qui, en ces occasions, jardine, pêche et charpente avec une activité sans égale; faisant chacune de ces choses à rebours de tous les autres, et affirmant (avec sa proposition favorite) que sa manière de s'y prendre est infiniment préférable à toute autre.
Le sieur Noé Claypole, ayant obtenu sa grâce de la couronne pour avoir témoigné contre le juif, et ayant considéré que sa profession n'était pas tout à fait aussi sûre qu'il le désirait, avisa nécessairement aux moyens de gagner sa vie sans être par trop surchargé de besogne. Il fut d'abord assez embarrassé sur le parti qu'il avait à prendre; mais, après quelque réflexion, il se fit mouchard, partie dans laquelle il réussit assez bien. Il se promène régulièrement tous les dimanches, pendant l'heure de l'office, en compagnie de Charlotte, décemment vêtue. Celle-ci s'évanouit à la porte des charitables cabaretiers; Noé s'étant fait servir pour trois sous d'eau-de-vie, afin de la faire revenir à elle, fait sa déposition le lendemain contre tel ou tel cabaretier qui a contrevenu à la loi en ouvrant sa boutique pendant l'office: alors il empoche la moitié de l'amende.
Les époux Bumble, privés tous deux de leur emploi, furent réduits graduellement à la plus affreuse misère, et finirent par être reçus comme pauvres dans le dépôt de mendicité où ils avaient jadis gouverné en despotes.
Quant à Giles et à Brittles, ils sont toujours à leurs anciens postes.
Charles Bates, épouvanté par le crime de Sikes, fit de sérieuses réflexions sur son inconduite passée, et, persuadé qu'après tout une vie honnête vaut mieux, il résolut de s'amender et de vivre désormais de son travail.
FIN.
Notes des Éditeurs:
[1] Ceux-là seuls qui ont étudié de près en Angleterre le fonctionnement de la charité légale, peuvent dire ce que le protestantisme a fait pour les pauvres en leur enlevant les sœurs de chanté et les religieux hospitaliers. A eux de contrôler le tableau que présente ici Dickens; fût-il chargé, il en reste assez pour juger la philanthropie.
[2] Soulignons ce passage pour remarquer que Dickens était un de ces penseurs mécontents de tout le monde, chez lesquels le jugement n’est pas à la hauteur de l'imagination et de I’esprit. Critiquer, ridiculiser à peu près tout sans réfléchir sur les conséquences de leurs railleries, voilà leur préoccupation exclusive. Il prend ici à part les marins; mais pour empêcher ces sortes de digestion qu’ils aiment, qu’oppose-t-il de sérieux remède, en admettant que cela soit vrai? Le lecteur donc ne se ferait que des idées fausses sur les hommes et sur les choses, s’il s’en rapportait à ces exagérations, qui n’ont pour premier but que celui de l’amuser par leur spirituel agencement.