—Oui, reprit Olivier.

—N'en avez-vous pas peur, Monsieur, ne tremblez-vous pas de tous vos membres tandis que je vous parle? poursuivit le bedeau.

—Non, répondit hardiment Olivier.

Une réponse si différente de celle à laquelle il avait droit de s'attendre, et qu'il était habitué à recevoir, n'ébranla pas peu M. Bumble. Il fit trois pas en arrière, se redressa de toute sa hauteur, et porta ses regards alternativement sur les trois spectateurs, sans pouvoir proférer une parole.

—Oh! vous voyez, monsieur Bumble, dit madame Sowerberry, il faut qu'il soit fou! Un enfant qui ne posséderait que la moitié de sa raison n'oserait pas vous parler ainsi.

—Ce n'est pas de la folie, Madame, dit M. Bumble après quelques instants d'une mûre réflexion, c'est la viande.

—Qu'est-ce que vous dites que c'est? s'écria madame Sowerberry.

—La viande, Madame, repartit le bedeau d'un ton emphatique, c'est tout bonnement la viande. Vous l'avez surchargé de nourriture, vous avez érigé en lui une âme et un esprit artificiels qui ne conviennent nullement à une personne de sa condition: comme les administrateurs, qui sont des philosophes expérimentés vous le diront eux-mêmes, madame Sowerberry. Quelle est la nécessité pour les pauvres d'avoir un esprit et une âme? N'est-ce pas assez que nous les fassions vivre? Si vous ne lui aviez donné que du gruau, Madame, ceci ne serait jamais arrivé.

—Mon Dieu! mon Dieu! fit madame Sowerberry levant pieusement les yeux vers le plafond de la cuisine, faut-il que cela vienne d'un excès de libéralité!

La libéralité de madame Sowerberry envers Olivier consistait en une prodigalité confuse de rogatons que personne autre que lui n'aurait voulu manger: aussi y avait-il beaucoup d'abnégation et de dévouement à rester volontairement sous la lourde accusation de M. Bumble, dont (à lui rendre justice) elle était innocente de pensée, de parole et d'action.